Covid-19 : redéfinir les normes éthiques

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La pandémie de Covid-19 nous met face aux limites de notre système. Elle pose brutalement, sans permettre un temps de réflexion sain, des questions d’ordre éthique que nous n’avions fait qu’effleurer jusqu’alors. Nos soignants sont tous les jours confrontés à de nouveaux dilemmes, notamment à cause du manque de moyens. Ils ne peuvent plus se permettre d’admettre tous ceux qui en auraient besoin en réanimation. Ils doivent faire des choix. 

Une vie a-t-elle plus de valeur qu’une autre ? Nous avions toujours pris soin d’enfouir cette interrogation auparavant, bien que le cas de Vincent Lambert nous ait déjà donné un aperçu de la complexité du sujet. Cependant, avant cette crise globale, tout cela restait très théorique et exceptionnel dans l’application. Or, désormais, des choix rapides doivent être faits à cause de la saturation des services de réanimation des hôpitaux. Dois-je laisser ce respirateur à cet homme de 80 ans atteint du Covid-19, ou bien à cet homme de 24 ans qui vient d’avoir un accident ? Ce sont des dilemmes de cet acabit auxquels devront répondre nos soignants. Certains préféreront par exemple sauver les plus jeunes, ceux qui ont « encore toute la vie devant eux », d’autres encore les moins atteints, ou bien peut-être les actifs constituant la force de travail nécessaire au pays. Dans la plupart des cas, les plus vulnérables sont perdants. Disons-le clairement : à ce niveau d’urgence, il est impossible de peser consciencieusement chaque argument : il faut choisir et agir le plus rapidement possible. 

Et les critères qui, dans la pratique, risquent d’être le plus facilement retenus restent bel et bien l’âge et la santé globale de la victime, bien que de grands principes philosophiques et philanthropiques nous rappellent sans cesse qu’aucune vie n’a plus de valeur qu’une autre. Sur le papier, cela semble évident, mais dans la réalité de cette crise, un choix doit inévitablement être fait, et les soignants ont tendance à tenter de sauver ceux qui présentent le plus de chances de survie. Il est impossible d’établir des critères pour ces dilemmes inhumains, nous devons être conscients de la difficulté de ce « tri », et avoir confiance en l’humanité de nos soignants. 

Les questions éthiques soulevées par cette pandémie ne disparaîtront pas, bien au contraire. Il faudra les affronter, et assumer notre gestion des événements. Nous devrons vivre avec ces choix, qui ne doivent pas peser uniquement sur la conscience des soignants, mais qui sont bel et bien des choix collectifs reflétant profondément l’identité de notre société. Nous ne devrons pas les oublier, mais surtout nous souvenir que ce sont les circonstances qui nous y ont conduites, et qu’ils doivent rester exceptionnels. 

En effet, le plus grand danger qui nous guette lors du retour à une vie « normale » se niche dans l’orientation qu’adoptera alors notre société. L’idéologie néolibérale s’effondrera-t-elle ? Le progressisme à tout prix saura-t-il se remettre en question ? L’Histoire nous le montre : après chaque grande épidémie, des changements profonds ont redessiné les sociétés. Or, l’aspect éthique, qui façonne notre humanité, sera essentiel à cette redéfinition et marquera profondément notre ADN commun. 

La différence de valeur temporairement donnée aux vies devra nécessairement être effacée. En effet, il n’est pas question que ces mesures exceptionnelles deviennent la norme. Que toutes les vies ne puissent pas être sauvées dans un cadre où elles pourraient l’être. Si les mesures que nous prenons aujourd’hui devenaient irréversibles, c’est notre humanité que nous perdrions. 

Cette pandémie ébranle l’idéologie progressiste de nos sociétés modernes qui pensent pouvoir résoudre la majorité des problèmes par la technologie. Nous sommes en réalité loin de dominer la nature, et la prétention humaine de tout maîtriser se brise contre l’implacable rappel de notre vulnérabilité. La mort reste réelle et constante, et il faudra réapprendre à traiter la vie avec humanité, à honorer les plus vulnérables et à les accompagner, plutôt que les considérer comme des poids morts de la vie économique. En effet, jusqu’alors, nos anciens étaient considérés comme n’ayant pas de valeur économique, et donc par conséquent comme inutiles à la société. Les pouvoirs publics semblent souvent préférer l’économie au bien-être des personnes vulnérables. Le gouvernement a par exemple préféré une mise en place du confinement très tardive pour préserver l’économie, mettant en danger par la même occasion les personnes à risques. De plus, les EHPAD ne disposent ni de masques en quantité suffisante, ni de tests, laissant leurs résidents en permanence exposés. Avec cette crise sanitaire, nous avons l’impression que nos anciens sont sacrifiés. Logo GdA

Cette crise doit nous réapprendre à voir au-delà de l’économie, à ne plus tout raisonner par des chiffres, à s’affranchir de ces normes bureaucratiques et stériles qui nous défigurent. Réapprenons à chérir la vie et à la préserver, plutôt qu’à la capitaliser et lui donner une valeur selon son apport économique à la société. Nous devrons être conscients de nos faiblesses sans forcément chercher à les supprimer. Cette nouvelle perception de notre vulnérabilité devrait fournir un regard neuf quant à notre responsabilité commune face à la vie. 

Louise LOTODE

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