COVID-19 : Un regard depuis l’autre bout du monde

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Il est quatre heures du matin quand j’entends La Marseillaise résonner dans mes écouteurs. Le bandeau « Allocution du Président de la République » s’affiche sur mon écran d’ordinateur. Plongée dans le noir, j’écoute, non sans sentiment d’inquiétude, le discours d’Emmanuel Macron. À côté, ma colocataire dort paisiblement depuis cinq heures ; quant à moi, je n’ai pas trouvé le sommeil.

Le verdict tombe au bout d’une vingtaine de minutes : la France entière va être confinée à partir de mercredi, douze heures. Ma famille, mes amis, mes proches, et 66 millions d’autres Français, tous, sans exception, ne pourront plus mener leur train de vie habituel. J’assiste, impuissante, à l’aggravation de cette crise à 10 000 kilomètres de mon pays natal.

« COVID-19 », « Coronavirus », cela fait déjà plus de trois mois que ces expressions sont dans mon langage quotidien. Je me suis expatriée à Taiwan depuis août 2019 dans le cadre de mes études ; la Chine continentale est tout juste à côté, à 130 kilomètres de l’île principale. Ce chiffre peut être réduit à seulement deux kilomètres si on évoque les îles du comté de Kinmen, elles aussi sous le contrôle du gouvernement de la « République de Chine » [ndr. nom officiel de Taiwan].

Les tensions du premier semestre de l’année 2019 nous ont d’ailleurs rappelé à quel point le géant chinois est si proche de ce régime totalement indépendant de facto, et qui fait partie des trois principales démocraties du continent asiatique selon l’Index de Démocratie établi par le journal The Economist. 

Pourtant, cette proximité n’empêche pas qu’aujourd’hui Taiwan compte un peu de plus de 400 cas pour une population de plus de 23 millions d’habitants. À titre de comparaison, l’Australie, qui compte seulement 2 millions d’habitants en plus, pour une densité 218 fois inférieure à l’île asiatique, compte plus de 7 000 cas…

Dès le début, il était clair et net que la pandémie de COVID-19 allait toucher Taïwan, mais la question était de savoir à quel niveau de gravité. Le fantôme du SRAS de 2002-2004 a ressurgi dans la mémoire collective taïwanaise : en 2003, l’OMS décomptait 346 cas, dont 37 décès, faisant de Taiwan le troisième pays le plus touché en termes de cas et le quatrième en termes de décès.

Autre variable à prendre en compte, il n’existe plus de délégation taïwanaise au sein de l’Organisation Mondiale de la Santé depuis 2016, année où la Présidente à la tendance indépendantiste Tsai Ing-wen a été élue avec plus de 56,12 % des voix, et ce, non sans fortement mécontenter la République populaire de Chine de Xi Jinping. Dès lors, Taiwan, qui disposait seulement d’un statut d’observateur au sein de l’Organisation, se trouve totalement exclue afin de satisfaire la Chine. 

Cette totale exclusion s’est notamment fait remarquer lors de la propagation de la pandémie. Plusieurs pays, dont le Japon et le Canada, ont de ce fait appelé à une participation officielle de Taiwan à l’OMS, sans succès. Dès le 31 décembre 2019, les autorités taïwanaises avaient pourtant alerté l’OMS de la situation préoccupante en Chine, sans grand succès. Le 11 février 2020, une réunion, par Skype, s’est tenue avec des experts taïwanais comme l’a rapporté le représentant de Taiwan auprès de l’Union Européenne. Cependant, cette réunion n’a pas abouti à d’autres formes de coopération.

Alors comment expliquer le succès du « modèle taïwanais », applaudi ces dernières semaines par la communauté internationale ?

Quand l’épidémie a commencé à s’aggraver fin janvier 2020, j’étais en Corée du Sud, alors que je devais me rendre à Pékin pour la fin des festivités du Nouvel An Lunaire. Voyant l’épidémie s’aggraver, j’ai décidé de rentrer directement à Taipei.

Nous sommes le 1er février 2020, l’île compte déjà 10 cas, elle fait partie des premiers territoires externes à la Chine continentale à être touchés par le virus. Dans l’avion, les hôtesses portent toutes des masques, de même pour la plupart des voyageurs. À l’arrivée à l’aéroport, nous passons devant une caméra thermique. Le gouvernement a commencé à prendre des mesures afin de lutter contre une épidémie, qui s’avérera plus tard être d’ampleur et de sévérité mondiales.

Dans le métro, presque tout le monde porte un masque, alors que son port dans les transports n’a été rendu obligatoire que le 4 avril. Son efficacité était à l’époque moquée de la part des pays occidentaux, mais il semblerait qu’aujourd’hui son utilisation massive et régulière ait fait ses preuves (Taiwan fait partie, avec la Corée du Sud, des territoires où la pandémie semble être bien gérée alors que le port du masque s’y est généralisé).

Dès le 3 février, le gouvernement annonce la fermeture de toutes les écoles pendant une période de deux semaines. Le lendemain, les Présidents d’université, en concertation avec le gouvernement, repoussent également la rentrée. 

Pourtant habituée à la vie à Taipei depuis août, je sens soudainement un changement d’humeur dans la ville. Le stress est palpable dans le métro, dans la rue, dans les supérettes… Je ne reconnais plus ma ville d’adoption. Une chose est claire : je ressens le fantôme du SRAS planer au-dessus de nos têtes. J’ai peur et je ne sais pas quoi faire… Certains de mes camarades en sont quasiment sûrs : tout comme les étudiants internationaux en Chine, notre semestre va être annulé. 

Au début, je suis optimiste, je vois les deux semaines supplémentaires de vacances comme une raison de voyager encore un peu. Je me dis que les Philippines seraient l’endroit idéal pour me réconforter de mon rêve avorté de voir la Grande Muraille de Chine. Ne pas y aller était finalement une bonne idée car quelques jours plus tard, les Philippines suspendaient leurs vols avec Taïwan, ce qui fait que je me serai retrouvée bloquée dans un pays où certaines zones font face à des risques de guerre civile.

Je fais face à un dilemme : soit je pars en voyage à l’étranger ou même dans l’île en sachant que les autorités française ou mon université peuvent me rappeler à tout moment en France, soit je reste ici alors que la pression est présente.

Je choisis la troisième option : rentrer en France temporairement. En même pas trois jours, je me retrouve à préparer mon retour qui n’était clairement pas prévu quand je me suis expatriée en août. De mon point de vue, la France avait peut-être des cas de contaminations, mais avec la distance vis-à-vis de l’épicentre de l’épidémie, je me disais à l’époque que la situation serait plus sûre pour moi. J’obtiens mon billet d’avion le 5 février, littéralement 7 heures avant mon vol. J’espère revenir sur cette belle île, mais le fait est que je n’ai laissé presqu’aucune affaire dans ma chambre, sans doute parce que je craignais que mon année d’échange universitaire à Taipei s’arrête là.

Le soir même, à l’aéroport, la pression se ressent aussi : tout le monde porte un masque. C’est fou à quel point un simple petit bout de tissu peut changer une atmosphère toute entière. Je vois dans l’avion que je ne suis pas la seule à avoir eu cette idée : il est plein à craquer. Il n’y a pas seulement des personnes qui sont là pour le business, je suis aussi surprise qu’il y ait un grand nombre de familles, notamment composée de couples dont seulement l’un des deux membres est taïwanais et accompagnés d’enfants en très bas âge. Je me dis que la crainte du virus fait que ces familles binationales préfèrent passer quelques temps en Europe chez la famille de l’autre afin de voir comment la situation évolue et de ne pas avoir de difficultés à partir si rapatriement il doit avoir. 

Alors que je pensais que la France était prête pour cette épidémie, j’ai commencé à déchanter le matin même de mon arrivée. Alors qu’à l’aéroport international de Taipei, les contrôles avaient déjà été établis, notamment par un contrôle à la caméra thermique, j’ai eu la surprise de ne faire face à aucun contrôle à mon arrivée à Charles de Gaulle, et ce malgré un historique de voyage très récent. Je suis surprise aussi de voir à mes côtés les passagers d’un vol en provenance de Pékin, où un couple m’affirme qu’il n’a fait face à aucun contrôle à son arrivée, alors que l’épidémie commençait à s’étendre à toute la Chine. Quelques jours plus tard, le 10 février, Taiwan continuait à prendre des mesures de prévention en suspendant la plupart de ses vols avec la Chine continentale. Seuls quelques vols furent maintenus vers cinq aéroports chinois : Pékin, Pudong et Hongqiao à Shanghai, Xiamen et Chengdu.

Il est clair et net qu’il y a eu une différence entre la réactivité française et la réactivité taïwanaise, ce qui explique sans doute pourquoi l’île a gagné sa guerre contre le virus sans confinement.

Au sujet des masques, Taiwan a misé sur un contrôle de la production et de la distribution par le gouvernement. Le pays avait déjà sa propre production sans doute parce que la Chine est l’un des principaux producteurs mondiaux. Afin d’éviter une rupture de stock généralisée, le gouvernement, dès le mois de février, prend des mesures radicales en réquisitionnant l’ensemble de la production nationale de masques pour s’assurer que les établissements médicaux et les consommateurs de tout le pays aient accès au produit. Il n’était donc pas surprenant que des militaires aient été déployés dans certaines usines afin de pouvoir aider l’effort national. En l’espace de quelques mois, la production nationale est passée d’environ 3 millions par jour à plus de 20 millions de masques par jour !

Autre volet de l’action gouvernementale, la mise en place de rationnement dans la distribution de masques. Toute personne ayant soit la « NHI card » (National Heath Insurance Card, l’équivalent de notre Carte Vitale) ou l’« ARC » (Alien Residence Certificate, carte de séjour de longue durée pour les étrangers), a le droit d’acheter un certain nombre de masques par semaine, au faible prix de 5 NTD (environ 15 centimes d’euros), ce qui permet de garantir à chaque personne vivant sur le territoire pour une longue durée d’avoir le droit de se protéger. Étant étudiante pour une année entière, j’ai la chance de pouvoir détenir un titre de séjour, mais pour les étudiants étrangers présents pour un semestre et les touristes, il n’était pas possible de se fournir en masques chirurgicaux en pharmacie. Certains achetaient des masques anti-poussière et pollution, également populaires sur l’île, afin de se protéger comme ils le pouvaient. Le gouvernement a remédié à ce problème en rendant possible la vente de masques à l’aéroport sur présentation du passeport, et dans certaines universités, le tout dans un nombre limité par personne.

Enfin, Taiwan a interdit l’envoi de masques chirurgicaux à l’étranger afin que sa production nationale revienne à sa propre population.

Autre aspect dans la lutte taïwanaise contre la propagation du virus, la gestion des frontières a permis un endiguement idéal du virus. En effet, l’historique de voyage des individus entrant sur le territoire a été très fortement contrôlé, notamment par une mise en quarantaine temporaire de personnes en provenance de Chine continentale, de Hong Kong et Macao dès le début du mois de février. Dissimuler son historique de voyage ou des symptômes lors de son arrivée en douane est alors passible de lourdes amendes (jusqu’à 300 000 NTD, soit 9 000€ environ) et de poursuites judiciaires. Cela s’est renforcé début mars par une interdiction pure et simple d’entrer sur le territoire si un individu s’est rendu dans les 14 jours précédant son arrivée dans l’une des zones désignées, à l’exception des titulaires de la nationalité taïwanaise ou d’un ARC, qui eux, doivent être placés en quatorzaine. D’autres zones ont été progressivement ajoutées, comme l’Italie, la Corée du Sud ou l’Iran début mars, puis la France, ainsi que l’Allemagne, l’Espagne, le Japon et Singapour à la mi-mars, avec des conditions allant de la simple interdiction d’entrée à l’auto-surveillance sanitaire.

En réponse à la crise, les autorités taïwanaises ont rétabli l’obligation de visa à l’entrée sur leur territoire à compter du jeudi 19 mars 0h00. Tous les voyageurs autorisés à entrer sur le territoire taïwanais doivent effectuer une quarantaine à domicile obligatoire de 14 jours. Le 30 avril, une nouvelle étape est franchie : les escales aéroportuaires ne sont plus autorisées pour les passagers internationaux.

Le gouvernement taïwanais est très sérieux quant au respect des règles qu’il impose : des policiers font des contrôles aléatoires, comme par exemple en boîte de nuit. Fin mars, un individu, qui devait être notamment en quarantaine a été contrôlé par la police en boîte de nuit. À cet effet, il a écopé d’une amende de 1 000 000 NTD (environ 30 000€), et a dû être placé en centre de quarantaine, alors qu’il était possible de faire sa quarantaine chez soi. L’événement a été très médiatisé, sans doute afin de servir d’exemple et d’inciter les autres personnes en quarantaine à rester chez elles. Depuis la mise en place du port obligatoire du masque dans les transports en commun, de nombreux affichages rappellent que toute personne ne portant pas de masques se verra refuser l’utilisation des transports en commun (il y a des personnes postées à l’entrée de la plupart de stations de métro afin de bien s’assurer du respect des règles). Certains magasins pratiquent aussi cette technique. De manière générale, le contrôle à l’entrée des bâtiments est fait de manière très stricte par une prise de la température corporelle et une désinfection des mains.

Mon université a pris des mesures supplémentaires en interdisant les visiteurs (sauf avec autorisation) sur le campus. Elle a aussi instauré un système qui fait que l’on doit présenter notre carte étudiante à l’entrée de chaque bâtiment (alors que le campus doit compter bien plus que 50 bâtiments dans son ensemble), en obligeant les cours de plus de 100 puis de plus de 60 élèves à être tenus en ligne et en limitant les infrastructures ne répondant pas aux mesures de distanciation sociale prônées par le CDC (Center for Disease Control, Centre de contrôle de maladies).

Le CDC a par ailleurs joué un rôle fondamental dans le succès de la lutte contre la propagation du virus sur l’île. À chaque nouveau cas, les membres du CDC faisaient un travail de traçage des déplacements et des contacts des malades afin de détecter de nouveaux cas potentiels. Moins de 80 000 tests ont été faits à ce jour, ce qui prouve bien l’efficacité de cette technique. Il est aussi très important de souligner que le gouvernement a fait un effort de transparence vis-à-vis de la situation. Chaque jour, une conférence de presse est tenue par le CDC faisant état de l’avancement de la pandémie sur le territoire taïwanais ; les données et les rapports sont très facilement accessibles en ligne et sont même présents en anglais, ce qui prouve bien une volonté de transparence des autorités.

Où en sommes-nous maintenant ?

Il est clair et net que Taiwan a gagné sa guerre contre le virus, et ce, sans avoir recours à un confinement de sa population. La politique du pays a été saluée par de nombreux médias à l’international et fait aujourd’hui office de modèle dans la lutte contre le virus. Le port du masque a été un tel succès qu’aujourd’hui, moins de 30 cas actifs sont dénombrés; et, sur les 442 cas dénombrés au 30 mai, on compte seulement 7 décès, 351 sont des cas importés et 36 sont des membres d’équipages d’un bateau militaire.

Aujourd’hui, je suis heureuse de vivre à Taiwan, la vie a repris presque son cours normal, bien que le train de vie taïwanais n’ait jamais été interrompu. Il y a certes des différences par rapport à la vie avant la pandémie, mais elles sont légères. Les cafés, les bars, les bibliothèques n’ont jamais fermé. Il y a eu certes des limitations, mais paradoxalement, c’est en limitant que l’on peut encore profiter de beaucoup de choses.

Le succès de Taiwan peut sans doute s’expliquer par le fait que le pays ait, contrairement à la France, déjà connu une épidémie similaire lors de l’épisode du SRAS. Cet épisode et le traumatisme qu’il a laissé sur la population expliquent aussi pourquoi cette dernière s’est autant investie dans la lutte contre le virus, portant déjà des masques avant même que le gouvernement rende son port obligatoire dans certaines zones. Cet investissement et cet effort collectif ont permis à ce que le pays soit aujourd’hui en sécurité. C’est une leçon dont nous devons nous souvenir dans le futur : il faut parfois sacrifier un peu de son bien-être personnel pour pouvoir assurer le bien-être de tous. Ce changement de mentalité peut être compliqué en France, notamment quand on voit les chiffres officiels des verbalisations suite au non-respect des règles de confinement mais il en ressort de notre bien-être collectif. N’oublions pas que les actions de certains peuvent affecter un plus grand nombre ; et le peuple taïwanais l’a tout à fait compris.

Aujourd’hui, le modèle taïwanais peut être une raison qui prouve que le pays sait s’en sortir, et ce malgré son absence à l’OMS et les pressions de la part de la Chine. Le message « Taiwan can help », notamment présent sur les colis de masques envoyés par le gouvernement à d’autres pays, prouve bien cette volonté de la part des autorités d’affirmer que le pays à tout aussi le droit d’être reconnu comme tel et que son aide à la même valeur que celle des autres pays. Ce qui se passe actuellement avec le virus peut être la justification même que Taiwan a le droit d’exister sur la scène internationale. Par son action, menée sans aide externe, Taiwan a su outrepasser tous les obstacles qui se sont présentés sur son passage. Mieux encore, le pays est loin d’être égoïste malgré son exclusion de la coopération internationale, en offrant son aide à l’Europe par exemple. Nous avons beaucoup à apprendre de cette crise mais nous avons également beaucoup à apprendre de cette île tout juste plus grande que les Pays de la Loire.

Camille KRESS

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