Instantanéité et simplisme : la progressive disparition de la réflexion en politique.

Instantanéité et simplisme : la progressive disparition de la réflexion en politique.

Instantanéité et simplisme : la progressive disparition de la réflexion en politique. 2648 2872 Membre de GDA

À l’avènement des réseaux sociaux, les espoirs portés par les leaders des démocraties libérales étaient grands. Pour les plus optimistes, les prédictions de Francis Fukuyama sur une hypothétique fin de l’Histoire allaient enfin avoir lieu : les réseaux sociaux allaient permettre aux rares populations encore sous le joug d’une dictature d’enfin pouvoir s’exprimer, s’émanciper, et se soulever.

Pendant un moment, beaucoup ont cru que le rêve était en train de prendre forme avec l’avènement de voix discordantes en Chine ou au Venezuela. Et puis, quelques années plus tard, les dictateurs sont encore au pouvoir et les démocraties libérales sont plus que jamais décriées sur les réseaux sociaux, que ce soit Twitter ou Facebook. Comment est-ce que les pays occidentaux ont-ils pu en arriver là ?

Evidemment, un grand nombre de facteurs ont participé à cette situation. Dans son livre terrifiant, « Le Peuple contre la Démocratie », Yascha Mounk en cite la grande majorité : création de chambres d’écho pour des idéologies jusque-là marginales, stagnation économique des classes moyennes, rébellion contre le multiculturalisme etc. Malgré la grande justesse de son propos, Mounk ne souligne pas assez, selon moi, le tort majeur que les réseaux sociaux ont fait aux démocraties libérales : ils ont instauré un diktat de l’instantanéité et de la simplicité dans un monde d’une complexité croissante, et ainsi mis en place le discrédit progressif des élites politiques nécessaires à nos sociétés démocratiques.

Un récent évènement qui a eu lieu en France en est le parfait exemple. Après l’intrusion de manifestants dans l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière le 1erMai dernier à Paris, le ministre de l’Intérieur, Mr. Christophe Castaner s’est empressé de dénoncer une attaque contre un édifice public, et de surcroît un hôpital ! Le lendemain, la queue entre les jambes, ce dernier s’excuse à demi-mot en avouant avoir peut-être exagéré la veille. Face à une exigence croissante d’instantanéité, les dirigeants traditionnels ont craqué et réagissent maintenant dans la minute. Résultat, ils se couvrent d’opprobre quand le manque de recul ne leur a pas permis de répondre justement et de cette manière le discrédit à leur encontre ne fait que croître.

Allant de pair avec cette instantanéité croissante, un simplisme grandissant a frappé les sociétés libérales démocrates. Face à des situations de plus en plus complexes, les participants au débat politique (et plus particulièrement les populistes) proposent des solutions de plus en plus simplistes de manière à se rendre audibles sur les nouvelles technologies d’information et de communication. Le Président de Etats-Unis, Donald Trump, en est le symbole, mais le mal se répand : face à des élites de plus en plus décriées, supprimons l’ENA, face à des défis migratoires et humanitaires immenses, fermons les frontières… Comme le dit le philosophe Gaspard Koenig, lui-même très critique des réseaux sociaux, « A cause de Twitter, on finit par penser en 240 caractères, même hors réseau. »

Pour Farhad Manjoo, « Nous vivons à présent dans une version tordue de l’utopie à laquelle certains, dans le monde des technologies avaient imaginé que les réseaux sociaux aboutiraient. »

Face à ce simplisme et cette instantanéité croissants, nos sociétés libérales sont dans une impasse. Ou bien l’on résiste à la demande populaire, au risque de ne pas imprimer et de tomber dans l’oubli, ou bien l’on rentre doucement dans le moule et l’on participe à l’affaissement intellectuel de la démocratie libérale. Plus que jamais nous avons besoin de think-tanks, de penseurs détachés, de philosophes, pour parer à cette fuite en avant qui finira par avoir la peau de notre chère démocratie libérale.

Andréas Bonnet, étudiant King’s College