Le jour d’après

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Des milliers de morts, la moitié de la population mondiale confinée, la pire crise économique depuis au moins 1929. S’il y a une chose qui est sûre, c’est que le coronavirus va marquer l’histoire moderne.  Néanmoins, un jour, le confinement prendra fin (on l’espère en tout cas) et un jour cette crise se terminera. Mais il est absolument naïf de penser que les choses reviendront comme avant. Les effets de cette crise vont potentiellement refaçonner le monde tel que nous le connaissions et il faudra réfléchir à ce que sera et même ce que va être, très prochainement, le jour d’après. 

La première conséquence majeure de cette crise, est qu’elle marquera très sûrement la date de la fin de la mondialisation. Certes, on en verra encore les spasmes qui dureront quelques années. Mais fondamentalement, nous allons quitter la marche de l’histoire qui voulait que l’on aille vers le plus de mondialisation et nous entrerons dans l’ère de la « localisation ». 

Nous allons quitter la marche de l’histoire qui voulait que l’on aille vers le plus de mondialisation et nous entrerons dans l’ère de la « localisation »

La mondialisation repose sur la libre-circulation la plus absolue des biens, des personnes et des flux.  Cette libre-circulation était auparavant déjà largement critiquée. La libre-circulation des biens était critiquée car elle mène à une concurrence mondiale pour la production entre les travailleurs, aux dépens de leur salaire et de leurs droits. La libre-circulation des personnes était critiquée car elle apporte le tourisme de masse, qui a un coût environnemental énorme (avec notamment le transport en avion ou en bateau de croisière) et un impact sur les locaux (perte de commerces de proximité, spéculation immobilière). Et enfin, la circulation des flux était fortement critiquée car elle crée une concurrence fiscale entraînant des trous béants dans la trésorerie de nombreux Etats à cause des revenus perdus. 

Néanmoins, même si les critiques de la mondialisation devenaient de plus en plus nombreuses et de plus en plus fortes, la mondialisation continuait à prendre de l’envergure car le consensus restait que cela nous apportait la prospérité. Nous acceptions la libre-circulation car elle pouvait apporter une plus grande variété de produits, moins chers, et pouvait permettre le développement de pays émergents. Nous acceptions la libre-circulation des personnes car le tourisme permettait de créer des emplois dans des pays pour lesquels c’est une activité majeure. Toute une industrie était créée autour (aviation et bateaux de croisière) qui employait encore plus de personnes. Et la circulation des flux était valorisée car cela permettait des investissements massifs dans des pays qui en avaient besoin. 

Mais le coronavirus a montré très vivement un point faible de la mondialisation qui jusqu’à maintenant était relativement peu dénoncé. La dépendance.  La libre-circulation a mené à des délocalisations de production avec des importations massives pour les uns et de fortes exportations pour les autres. Jusqu’à maintenant, cela fonctionnait car cela permettait à des entreprises et des pays de jouer sur les avantages comparatifs et, dans l’absolu, la plupart des pays étaient gagnants. Sauf que cela a créé une énorme dépendance, à tel point que de nombreux pays, dont la France, sont aujourd’hui obligés de se battre avec d’autres pour du matériel médical, voire bientôt des denrées essentielles car nous ne les produisons pas. Cela montre que les pays qui dépendent du tourisme vont souffrir car il est sûr qu’il n’y aura plus aucun trafic aérien ou de croisière pour le reste de l’année, puisque l’ouverture des frontières sera l’une des dernières étapes du déconfinement. Cela veut dire qu’il faut s’attendre non pas à la seule perte de quelques compagnies, mais bien à la faillite de tout le secteur aéronautique, des compagnies aux constructeurs. Le fait que de nombreux pays comme la France devront faire face à une crise simplement avec la perte des flux du tourisme et ses impacts sur l’aéronautique (qui représente 3,2% de notre PIB et notre principale exportation) montre notre trop grande dépendance aux frontières ouvertes et aux flux de tourisme. 

Le coronavirus a montré très vivement un point faible de la mondialisation qui jusqu’à maintenant était relativement peu dénoncé. La dépendance.

Nos sociétés étaient fidèles à la mondialisation car cela apportait la prospérité. Mais nous allons vivre la pire crise économique que nous ayons connue. Et elle sera entièrement due à la mondialisation. 

Elle est due à la mondialisation car nos économies sont tellement interconnectées, que déjà la crise économique de 2008, partie des Etats-Unis, a engendré une crise mondiale. Mais là, ce ne sera pas simplement une crise dans une économie majeure à cause de dysfonctionnements importants dans un ou plusieurs secteurs. Nous avons une économie mondiale qui est pratiquement à l’arrêt sur les deux derniers mois et qui sera au ralenti pendant vraisemblablement la première moitié de l’année. Et si on regarde deux secondes les chiffres, il y a des secteurs entiers de l’économie mondiale qui sont en risque de faillite. Il paraît complètement naïf de penser que l’économie reviendra à la normale l’année prochaine.

Et elle est due à la mondialisation car, par exemple, en France, nous dépendons de nos exportations de vins et d’avions vers les États-Unis et nous importons une partie de nos produits ménagers ainsi que du matériel médical de pays comme la Chine. Or, avec cette crise, nous ne pourrons plus vendre aux uns, et avec des usines fermées pendant plusieurs mois nous ne pourrons importer des autres. 

Cette crise va donc tuer la mondialisation car elle ne va pas tenir la promesse de prospérité. Sans cette promesse, il n’y a pas beaucoup d’arguments que peuvent donner les tenants de la mondialisation pour convaincre de ses bienfaits. Sans cette promesse, nous verrons de plus en plus de pays qui vont abandonner la mondialisation, et ce à juste titre, car elle nous a laissés tomber. 

Nous allons donc quitter l’ère de la mondialisation pour rentrer sur celle de la localisation.

L’Union Européenne s’est principalement construite sur l’idée de permettre aux pays Européens de se regrouper ensemble pour mieux gérer les effets de la mondialisation. Mais elle est aussi vue comme un accélérateur de la mondialisation avec les trois principes de la libre-circulation qui sont au centre de la création de l’UE. Et le principal argument des pro-européens était l’argument de la prospérité économique, comme pour la mondialisation.  

Sauf que comme pour la mondialisation, on voit que l’argument de la prospérité économique paraissait déjà de plus en plus insuffisant face aux critiques de plus en plus acerbes sur l’inefficacité de l’Europe sur des sujets comme la gestion de la crise migratoire ou sur la concurrence vive entre pays. Et on voit avec la montée des partis, voire des gouvernements, eurosceptiques, et bien sûr avec le Brexit, que la population avait déjà des doutes sur le bien-fondé de l’UE, préférant la souveraineté nationale à une prospérité économique que les citoyens ne voyaient pas dans leurs vies. 

Or, comme mentionné précédemment, que nous le voulions ou non, nous devons nous préparer à la fin de la mondialisation. Et il faudra que l’Europe fasse un choix. Soit elle continue ardemment de défendre la mondialisation, soit elle décide de l’abandonner.

Il faudra que l’Europe fasse un choix. Soit elle continue ardemment de défendre la mondialisation, soit elle décide de l’abandonner.

Si elle fait le premier choix, elle risque de défendre une cause perdue qui, au lieu d’apporter la fameuse prospérité tant promise, apportera, comme nous la voyons déjà, la crise économique qui détruira socialement la fabrique de l’UE. Et cela pourrait avoir comme conséquence un rejet encore plus massif de l’UE par les citoyens et donc le début de la fin de l’Union Européenne. 

Soit, elle décide de devenir « l’Europe forteresse » et de protéger les citoyens des déflagrations de la mondialisation et de clairement se replier sur elle-même. Si cela ne fera pas taire tous les critiques de l’UE, au moins ils ne pourront plus lui reprocher ce point-là. Et elle pourra éventuellement rester un bastion du libre-échange, mais qui sera au moins plus gérable car ce sera entre des pays davantage liés légalement les uns aux autres. 

Ce n’est peut-être pas l’option que les pro-européens voudraient. Ce sera une décision clivante et lourde de conséquences et il se peut que, sur le court-terme, des pays soient perdants. Ce sera une décision dure à prendre pour l’Union Européenne qui s’est construite sur le statu quo et le consensus. Mais l’alternative est certainement la mort de l’UE, car voulant garder un statu quo qui n’existerait plus, elle risque de mourir des conséquences du jour d’après.

PL

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