Le service public, cet atout stratégique

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On reconnaît la valeur d’une chose lorsqu’elle n’est plus, ou finalement lorsque tout s’effondre et qu’il ne reste plus qu’elle. Alors qu’en décembre dernier on maudissait les grévistes que l’on voulait remplacer par des robots, ceux qui continuent de faire tourner nos transports collectifs aujourd’hui démontrent sans vergogne que le lien qu’ils assurent ne subsiste que parce qu’ils conduisent nos bus, nos métros, nos TER et TGV. Dans un contexte inédit et malgré les risques que cela implique, ils font perdurer ce « service minimum » qu’on voulait leur imposer en temps de grève et qu’ils ont choisi d’assurer malgré les risques que cela comporte. 

C’est donc la première fois depuis longtemps qu’on est obligés de reconnaître le rôle stratégique qu’ils exercent, rappelant une notion qu’il nous arrive d’oublier alors que le trafic est normal, à savoir l’essence de leur activité : le service public. Au fil des tensions sociales, la grève contre laquelle notre agacement s’est levé nous a empêchés de nous interroger sur le fond de leur colère, symboliquement plus large que cette réforme de leur régime de retraites : beaucoup ont exprimé un ras-le-bol général, alertant sur le phénomène rampant de la disparition et le démantèlement de ce que sont les entreprises emblématiques de notre service public.

Un appel pour revenir aux fondamentaux ?

Cette crise sanitaire sera sans grand doute un moment de profonde remise en cause, de retour aux fondamentaux. Beaucoup s’accordent à dire que la sortie de crise recentrera l’action publique sur ce qu’on a trop longtemps laissé évoluer dans une inertie totale, au premier rang desquels on retrouve l’hôpital, qui pour beaucoup était encore de loin l’un des maillons les plus forts de l’un des systèmes de santé les plus performants du monde. Cette tendance à se reposer sur un acquis, qu’il soit en réalité dépassé ou non, nous a finalement permis de regarder ailleurs et de couper dans les budgets. Ces secteurs stratégiques n’ont plus été considérés comme tels, la priorité étant donnée à la réduction des coûts et parfois même à la privatisation. Or, un secteur stratégique ne l’est vraiment que quand l’Etat reste le décideur principal. C’est l’Etat qui, lorsque toute décision devient confuse, tranche avec pour seule orientation cette notion stratégique. Ce qui est stratégique présente un intérêt crucial, et nous ne devons pas abandonner ce qui nous est crucial. Le « nous » est important puisque, même si des décisions politiques ont été prises, combien de fois a-t-on entendu en temps de grève de nos propres dires, « vivement la privatisation » ?

Une nouvelle stratégie pour des enjeux stratégiques

Privatiser, c’est la solution de facilité qu’on a trouvée pour se dire qu’avec d’autres que la SNCF ou la RATP, ce serait bien mieux. Vivement le temps où nos cheminots seront concurrencés et n’auront plus d’autres choix que de travailler. Cette liberté de parole, que l’on est libre de ne pas cautionner au vu du blocage qu’elle a engendré, était le reflet d’un mal-être et d’une incohérence. Le service public, c’est-à-dire là où l’Etat agit en direct, se voit progressivement délégué. Ainsi, on parle désormais de « délégation de service public ». On échelonne le service public pour l’édulcorer.

Le conflit social de décembre dernier traduisait globalement ce basculement presque malsain d’une Société Nationale des Chemins de Fer Français à une SNCF qui n’a de SNCF que son nom. Demain, ce sera SNCF ou un autre, tant que le train reste un train. Oui, sauf que la Société Nationale des Chemins de Fer Français, c’était l’Etat. La SNCF, c’est un actionnaire, l’Etat, et une société tournée vers l’ouverture à la concurrence et donc nécessairement dans une logique commerciale. Le passage de la SNCF en tant qu’établissement public à une Société Anonyme, cette « nouvelle SNCF », marque ce pas en avant vers une gestion dans laquelle on tente de rassurer sur le fait que l’Etat reste présent, que l’entreprise reste publique tout en se mettant en ordre de bataille pour l’arrivée de ses concurrents européens à côté desquels elle doit être compétitive : des chiffres estiment un écart de compétitivité de près de 30% par rapport aux potentiels concurrents. Face à cela, la SNCF prépare sa mue pour finalement se comporter sur le marché comme une entreprise privée. Dans cette perspective, les organisations syndicales estiment qu’entre 2006 et 2016, le nombre d’agents SNCF est passé de 164 404 à 146 623, soit une baisse de 10% sur dix ans. Ces effectifs, ce sont des agents en gare ou diverses missions de sous-traitance qui restreignent les charges opérationnelles de l’entreprise ferroviaire. Loin de blâmer la gestion de l’entreprise, il s’agit surtout de mettre en avant que notre entreprise ferroviaire nationale bascule vers une logique privée et qu’on est logiquement en position de se demander si tout cela est bien cohérent pour un tel symbole du service public ?  

Le secteur des transports, parce qu’il est essentiel pour tous, sur l’ensemble du territoire, doit toujours être le reflet de l’Etat qui décide. Le mélange avec les intérêts privés aura forcément un impact au moment où il faudra prendre des décisions extraordinaires, comme en temps d’épidémie par exemple.

N’attendons pas qu’il ne reste de décision stratégique que pour notre armée : les personnels de santé comme ceux des transports publics sont quelque part des soldats qui vont au combat pour l’intérêt général.

Avec une teinte peut-être un brin archaïque, le « stratégique » doit être renforcé et repris en main par l’Etat. C’est justement le moment de repenser une architecture dans laquelle l’Etat ne perdra pas la main lorsqu’il s’agira de donner une impulsion que seul lui peut contrôler : c’est donc en matière de transport, le moment de reformer un organe d’Etat qui prévoit et donne des orientations publiques à notre service public. La privatisation est déjà une réalité et il n’est pas question de se bercer à la douce musique d’une nostalgie d’antan en se disant que « c’était mieux avant ». Imaginons aujourd’hui ce que l’Etat peut faire pour renforcer son action qu’il a eu tendance à laisser filer en se perdant dans une volonté de désengagement. Il faut réaffirmer l’action de l’Etat en créant une politique publique de régulation, supervisant les domaines stratégiques dont celui des transports. Cela veut dire ne pas aller plus loin en termes de privatisation de la SNCF mais surtout la sécuriser comme une entreprise éminemment publique, mobilisable pour servir l’enjeu stratégique qui lui donne tout son sens.  

N’attendons pas qu’il ne reste de décision stratégique que pour notre armée : les personnels de santé comme ceux des transports publics sont quelque part des soldats qui vont au combat pour l’intérêt général. Ils y vont sans armes mais servent cet aspect « stratégique » qui doit rappeler que l’action de l’Etat ne doit pas s’imaginer comme un désengagement mais, au contraire, comme un engagement qui répond à ce que veut dire la notion stratégique de son action. La SNCF reste pleinement mobilisable pour faire circuler des TGV médicalisés, parce que derrière, c’est l’Etat qui commande encore. Soyons justement fiers que l’Etat français mobilise son service public pour faire perdurer cet esprit de l’intérêt général – peut-être d’un autre temps, mais finalement pas si désuet – que seul l’Etat peut servir sans faillir. 

Hugo-Louis LECLERC

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