Les raisons profondes du ralentissement allemand

Les raisons profondes du ralentissement allemand

Les raisons profondes du ralentissement allemand 1920 1080 Membre de GDA

Une fois de plus, l’Allemagne se montre sous le feu des projecteurs. À la grande surprise de l’Europe, sa perpétuelle place de première de la classe est aujourd’hui troquée contre celle du mauvais élève, turbulent et raillé. Toutefois, nostalgique du «Wir schaffen das !» («Nous y arriverons», en français)

L’économie allemande se situe en effet au centre des préoccupations depuis avril dernier, date où les anticipations de croissance du PIB 2019 atteignaient 0,5 % du PIB, soit 1,3 point en deçà des attentes initiales du gouvernement. À la suite d’une croissance du PIB de 2,2 % en 2017 et de 1,4 % en 2018, cet effondrement marque un virage historique de l’économie allemande. Cinq mois après la réduction des anticipations de croissance annuelle du PIB, l’économie allemande affiche, au deuxième trimestre 2019, une croissance négative de 0,1% du PIB. 

D’excellents résultats macroéconomiques

D’un point de vue macroéconomique, ce ralentissement puis cette diminution de la croissance du PIB sont à replacer dans leur contexte. La grande majorité des indicateurs macroéconomiques affichent au contraire d’excellents résultats et sont pris pour références en zone euro comme à travers le monde.

Avec un taux de chômage de 3,1 % en 2019, le plein-emploi de l’Etat fédéral reste toujours d’actualité. La hausse croissante des salaires dans le privé comme dans le public met en exergue une croissance moyenne de 3,2 % des salaires en 2019. Souvent considéré comme un frein à la consommation, le taux d’épargne élevé s’associe toutefois à une prévision de consommation des ménages en hausse de 1,6% en 2020. L’investissement se montre à son tour en hausse de 2,2 % en 2019. Enfin, les exportations allemandes augmenteraient de 2% en 2019 et sont espérées à 3% en 2020.

Des signes d’essoufflement

Outre la robustesse de l’économie allemande, la diminution de la croissance du PIB s’opère dans un contexte qui semble montrer davantage de signes d’essoufflement que d’optimisme. La dépendance allemande au commerce international y joue un grand rôle. Exportatrice envers les Etats-Unis, la Chine, la France et les pays de l’Est, l’Allemagne a su tirer 227,8 milliards d’euros d’excédent commercial en 2018, une réserve précieuse pour l’Etat fédéral. Extrêmement dépendante de la conjoncture mondiale, l’Allemagne fait aujourd’hui face au ralentissement du commerce international, lourdement pénalisé par les élans protectionnistes américains, les tensions commerciales sino-américaines ainsi que le Brexit.

L’Allemagne accuse également un grand retard technologique face aux géants américains et chinois. En effet, le Mittelstand reste nettement moins performant en matière d’innovation et peine à réaliser des économies d’échelles. En partie responsable de la diminution de la croissance du PIB, l’industrie automobile subit l’une de ses plus fortes contractions. Grandement pénalisé par la nouvelle norme Worldwide harmonised light vehicle test procedure (WLTP), le secteur automobile ne s’engage que tardivement dans l’hybride et l’électrique.

Indicateur phare des commandes, productions, emplois, livraisons et stocks de l’activité manufacturière d’un pays, le Purchasing managers index (PMI) allemand n’a jamais été aussi bas depuis 2012 : 43 % en août 2019. Cette donnée vient donc renforcer le constat de la vétusté du système manufacturier allemand.

Les inquiétudes structurelles allemandes ne s’arrêtent toutefois pas ici. Le pays souffre d’un système éducatif sous-financé et en manque d’enseignants, d’infrastructures désuètes, d’un réseau internet obsolète ainsi qu’un matériel militaire dans un état déplorable.

Au-delà de la croissance négative du PIB, se cache ainsi une réalité bien plus dure à admettre. L’état structurel précaire du pays est à déplorer. Toutefois, l’Allemagne profite du plein-emploi, d’une dette publique bientôt inférieure à 60 % du PIB, d’une solide confiance du consommateur ainsi que de 227,8 milliards d’euros d’excédent commercial. L’Allemagne bénéficiait donc depuis plusieurs années d’un climat favorable pour relancer son économie. Toutefois, il y a seulement quelques semaines, le ministre des Finances Olaf Scholz évoquait l’éventuelle utilisation de 50 milliards d’euros pour stimuler l’économie.

Pourquoi ne pas avoir agi plus tôt ?

Avant l’arrivée de la croissance négative du PIB, l’Etat n’était en réalité pas en capacité de relancer l’économie, contraint alors par des règles budgétaires inscrites dans la constitution. Afin de comprendre cette impossibilité, il est indispensable de déchiffrer les mécanismes des principales recettes de l’Etat fédéral, que sont les rentrées fiscales, l’emprunt sur les marchés financiers et l’excédent commercial.

Les rentrées fiscales, suivant l’évolution de la croissance du PIB, ne faisaient qu’augmenter. Encadré par la Constitution sous une règle budgétaire («Schuldenbremse» ou «frein à l’endettement») le financement de l’Etat par émission de bons du Trésor est limité à un montant de 0,35 % du PIB. Le PIB augmentant, l’endettement grandissait tout en atteignant son maximum légal. Enfin, l’indémodable excédent allemand ne se montrait en rien fébrile.

Cependant, l’arrivée brutale d’une croissance négative du PIB freina automatiquement l’augmentation des recettes fiscales. De même, elle diminua mathématiquement le montant d’endettement autorisé par la Constitution. Le contexte de menace commerciale protectionniste couplée au ralentissement général du commerce international sont venues menacer l’excédent.

Ces inversement ont, via la règle budgétaire allemande, eu comme impact la réduction du budget fédéral destiné aux programmes d’investissements nationaux. Ainsi, au sens des règles budgétaires constitutionnelles, la volonté du gouvernement Merkel de combattre la récession arrive amplement à temps.

On pourrait toutefois reprocher l’insuffisant soutien apporté par l’Etat fédéral au secteur privé. Or, l’extrême séparation entre la sphère privée et publique proscrit l’Etat allemand d’intervenir dans la sphère privée. Les récents plans sociaux du leader mondial de la chimie BASF et de Deutsche Bank ne mobiliseront en rien l’Etat fédéral. Plus tôt, lorsqu’Opel était au bord du dépôt de bilan et implorait l’Etat, ce dernier lui répliquait de ne compter que sur lui-même.

Ne pouvant intervenir dans le secteur privé, l’Etat possède en revanche la compétence d’orienter la production. Afin de combler les retards technologiques et accroître la productivité, le gouvernement aurait pu, bien avant les faiblesses conjoncturelles, user par exemple d’un crédit d’impôt sous condition d’investissement dans la conception de véhicules verts et électriques. Cette idée aurait pu générer de grands bénéfices économiques et technologiques. Or, le ciblage sectoriel du gouvernement, dans l’industrie comme dans l’armée, l’éducation et les infrastructures, n’a pas suivi ce chemin.

Y voir la faute directe d’Angela Merkel serait erroné. La plupart du temps, les propositions d’Angela Merkel d’augmenter les programmes d’investissements furent boycottées par l’opposition gouvernementale. L’Etat allemand s’étant enfin décidé à agir, les solutions de relance doivent maintenant figurer à l’ordre du jour.

Quelles solutions sont envisagées ?

Aujourd’hui considérée comme un frein majeur à l’investissement, la «Schuldenbremse» pourrait vivre ses derniers instants. Christian Kastrop, créateur de cette règle, en souhaite aujourd’hui son retrait. Toutefois, la pratique vient rapidement rattraper la théorie. En effet, sauf rebondissement politique, cette règle constitutionnelle pourrait disparaître au plus tôt d’ici deux ans. Pour adopter cet amendement, les deux tiers du parlement doivent être réunis. Autant dire que dans un contexte de coalition actuelle délicate, d’élections régionales en cours ainsi que d’élection d’un chancelier d’ici deux ans, ce scénario paraît peu envisageable.

Une solution semble à ce jour faire davantage consensus. La création d’une Banque d’investissement pourrait allier investissements et fermeté des règles budgétaires constitutionnelles. À la «Schuldenbremse» s’ajoute une autre règle constitutionnelle, la «Schwarze Null» («zéro noir», en français), qui rend obligatoire le vote d’un budget équilibré. Cette règle empêche donc l’apparition d’un déficit pour combler les manques d’investissements structurels. Cette banque, indépendante de l’Etat, pourrait centraliser les apports monétaires de l’Etat, par exemple son excédent commercial, des Länder, des marchés financiers et de la sphère privée, tout en conservant un budget fédéral équilibré et un endettement obligataire de 0,35 % du PIB. Plus de moyens sans enfreindre les saintes règles budgétaires et heurter l’opposition politique, tel pourrait être la solution.

Les volontés de relance budgétaire annoncées par le gouvernement sont non sans critiques. En théorie, une union monétaire devrait pouvoir mettre en place un mécanisme de redistribution financière des pays prospères vers les plus en détresses économiquement. Toutefois, les pays nordiques, plus sains budgétairement, refusent de donner leurs réserves ardemment constituées à des pays dits «mauvais gestionnaires» (Italie, Grèce…). De plus, lorsqu’une récession apparaît, l’instinct de se sauver d’abord soi-même peut souvent s’avérer être prédominant.

La dette publique allemande devant passer sous les 60 % du PIB implique, contrairement à la majorité des pays du monde, un allégement considérable du remboursement de la dette par les générations futures. La situation allemande relance ici le débat de la soutenabilité des dettes.

Ainsi, malgré la solidité et prospérité économique allemande, la croissance négative de son PIB sonne la prise de conscience définitive du gouvernement de l’urgence structurelle. Fin des règles budgétaires ou Banque d’investissement, la seconde solution semble plus rapide, plus efficace, politiquement moins dangereuse, et conserverait l’exemplarité budgétaire allemande.

Pierre Rousseaux, étudiant en double-cursus d’Economie à l’Université Panthéon-Assas et analyste Économie et Europe au Groupe d’Étude Géopolitique (ENS Ulm).

Copie de l’article paru sur le site Les Echos, le 18 septembre 2019 : [https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/les-raisons-profondes-du-ralentissement-allemand-1132560]