Municipales et Covid-19 : les élections démocratiques n’auront pas lieu

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En 1935, Jean Giraudoux écrivait La guerre de Troie n’aura pas lieu, une pièce semblable à un manifeste pacifique, dans une Europe en crise. En 2020, “nous sommes en guerre”, non pas contre une armée ou une nation “mais contre un ennemi invisible, insaisissable”. C’est par ces mots qu’Emmanuel Macron a déclaré le 16 mars le confinement de l’ensemble de la population française.   

Arrivé en France dès janvier 2020, le Covid-19 est aujourd’hui dans toutes les bouches, les têtes et les pensées. Et pourtant, le 15 mars s’est tenu le premier tour des élections municipales et communautaires. Retour sur ce drôle d’épisode de notre vie démocratique. 

Rappelons d’abord que le jeudi 12 mars, Emmanuel Macron – après consultation des présidents des deux chambres parlementaires ainsi que des représentants de chaque parti politique -, a décidé le maintien du premier tour des élections. Rappelons qu’à cette même date, le Conseil scientifique avait établi que les conditions sanitaires ne permettaient pas “d’associer une annulation du premier tour des élections, à la réduction de la progression prévisible de l’épidémie ». Néanmoins, les divers partis d’opposition ont souhaité le maintien du premier tour. Nous essaierons donc d’établir une analyse des intérêts de chaque force politique quant à ce maintien.  

Pour la France Insoumise, la donne était simple. Dans la lignée du processus d’obstruction parlementaire, ayant forcé l’utilisation du 49.3 lors de l’examen de la réforme des retraites, les Insoumis se sont servis du maintien du premier tour afin de continuer la critique de la gouvernance jupitérienne. Il était dès lors chose aisée pour les “ochlocrates” de crier au “déni de démocratie”. Ajoutons que l’extrême gauche a trouvé, par la critique d’une potentielle annulation du premier tour du scrutin, un moyen d’exister politiquement lors d’une élection qu’ils ne considèrent que peu. 

En effet, les partisans de Jean-Luc Mélenchon, marginalisés depuis les écarts – extrêmement républicains – de leur leader, sont conscients de leur faible implantation locale. Cette faible implantation est due – en partie – au fait que le mouvement insoumis soit relativement “jeune” politiquement.  

Pour le Rassemblement National, la rhétorique est la même mais les enjeux sont différents de ceux des Insoumis. Sa stratégie ultra-populiste impose au parti d’extrême droite de se positionner contre le pouvoir afin de renforcer les bastions du RN conquis en 2014. Ce fut chose faite à Béziers ou encore à Fréjus, mais la prise de Perpignan reste un objectif pour les partisans de Marine Le Pen voulant progresser pas à pas dans la conquête du pouvoir.    

Néanmoins, la rhétorique du “contre” continue de séduire mollement ; ainsi l’ancrage local des partis populistes reste faible. Pour les partis traditionnels, balayés en 2017, la question est tout autre. 

Les LR, champions incontestés et incontestables des municipales, voyaient en cette élection un tremplin vers la résurrection, après les débâcles subies depuis le premier tour des élections présidentielles de 2017. Notons que ces élections permettent aux Républicains de garder leurs chambres législatives dédiées, au sein du  palais parisien des Médicis. De plus, les Républicains ne craignaient pas l’annulation du deuxième tour au vu du nombre traditionnellement élevé de maires élus à la majorité absolue, dès le premier dimanche du scrutin. Cependant, l’échec de Rachida Dati montre que la fracture au sein “des droites” qui composent le parti demeure belle et bien présente. La droite conservatrice et la droite libérale n’arrivent toujours pas à s’unir. Les LR, bien que vainqueurs logiques des municipales, ont perdu (pour l’instant) la bataille de Paris. 

Pour le Parti Socialiste, l’objectif était de garder leurs bastions traditionnels, afin d’entamer une reconstruction du parti. Le refus du premier tour serait passé pour une reculade (une de plus) décrédibilisant le peu qu’il reste du parti créé en 1971 au Congrès d’Epinay. Le PS a suivi le mouvement des autres partis afin d’éviter l’isolement. 

L’arrivée en tête d’Anne Hidalgo à Paris a néanmoins montré que le parti de gauche n’était pas mort. Ainsi, à Lille, Rennes, Nantes ou encore au Mans, les Socialistes restent bien placés pour reprendre leurs sièges.

Pour Europe Écologie Les Verts, il était évident de maintenir ce premier tour. Longtemps alliés à la gauche, les “écolos” ont réussi à devenir un parti crédible, seul. Si les élections de 2014 étaient une “vague bleue”, on pourrait qualifier celles de 2020 comme une “vague verte” (toutes proportions gardées par ailleurs). Ainsi, à Lyon, Bordeaux ou Besançon, les Verts ont réussi à déjouer les sondages et vont sûrement, au deuxième tour, concrétiser leur montée entamée lors des élections européennes de 2019. Les municipales étaient pour les Verts une opportunité d’augmenter leur poids politique en vue des prochaines échéances électorales. 

Enfin pour la République en Marche, le report des municipales n’aurait probablement rien changé à la situation locale établie. Les élections municipales sont en général un vote sanction pour le gouvernement au pouvoir. A l’instar de la France Insoumise, la République en Marche ne peut compter que sur de rares bastions, qui sont pour la plupart des villes où se présentent les stars (ministres) du mouvement. La République en Marche espérait cependant que des alliances permettent aux Marcheurs de s’implanter dans certains territoires. 

Dans un contexte de fracture démocratique, il aurait été périlleux pour la macronie de repousser les municipales. Ainsi, le Président devait accepter, à défaut d’autres solutions, la proposition des autres partis, relative au maintien du premier tour. 

Cette brève analyse des intérêts de chaque parti pour le premier tour des municipales expose plusieurs problèmes démocratiques intéressants. 

Démocratique car l’impact psychologique que le Covid-19 allait avoir sur le scrutin était indéniable. Sur l’abstention notamment. Un sondage publié par Ipsos-Sopra Steria le soir du premier tour montre ainsi que 39% des abstentionnistes déclarent ne pas être allés voter à cause du coronavirus. Le taux de participation au soir du premier tour n’était que de 37 % en moyenne, un triste record pour l’une des élections favorites des Français. En Bolivie, où le vote est obligatoire les élections présidentielles ont été repoussées à une date indéterminée à cause du Covid. L’Etat bolivien, à l’instar d’autres pays, considère qu’il faut qu’un quorum d’électeurs soit réuni dans des conditions sanitaires et psychologiques viables pour qu’une élection démocratique ait lieu. Cependant, au pays des droits de l’Homme, une telle réflexion ne semble pas exister.

Le second problème est que le Covid-19 a sans doute favorisé la “prime au sortant”. Elle est toujours très forte lors des élections municipales mais il est logique que les électeurs en période de crise privilégient la stabilité politique. Autrement dit, l’inexpérience politique en des temps troublés peut rendre l’électorat plus réticent à l’idée d’un changement de l’exécutif local et donc peut favoriser le candidat sortant. 

En somme, la pandémie nous oblige à nous interroger sur deux points, rédigés sous forme de deux questions. Au vu de l’abstention, “l’efficacité républicaine” amenant à valider les résultats des élections du 15 mars, n’entache-t-elle pas l’idéal de représentativité nécessaire à la garantie d’une élection démocratique ?

La présence de biais socio-politiques et sanitaires importants, venant perturber la tenue d’une élection, n’est-elle pas une raison suffisante pour annuler/repousser ledit scrutin ? 

Pour les partis d’opposition la réponse est non. Pour le gouvernement, l’acceptation forcée de la validation des résultats du premier tour peut être vu comme un aveu de faiblesse. 

Le 22 mai 2020, Edouard Philippe a annoncé que le second tour du scrutin aurait lieu le 28 juin 2020. Après deux mois de confinement, nous pouvons encore nous questionner sur la pertinence de cette mesure.

Cela ne pourrait se faire sans souligner l’incohérence des discours des extrêmes, ayant crié au déni de démocratie en mars, aujourd’hui partisans d’un report plus lointain de ces mêmes élections (à en croire les propos de Sébastien Chaunu (RN) ainsi que le communiqué de presse de la France Insoumise du 22 mai 2020). Une campagne digitale s’annonce dès lors. On peut donc craindre que les maires sortants qui n’ont pas manqué de soigneusement communiquer – sur divers médias – leur gestion de la crise sanitaire, possèdent un avantage plus que décisif par rapport à leurs concurrents.   

Des municipales démocratiques n’auront donc pas lieu. La guerre contre le Covid 19 aura mis en lumière l’incapacité de la classe politique à mettre de côté leurs ambitions partisanes au profit de la santé de tous.

Clément DELHOMME

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