Notre Dame : Un symbole français embrasé

Notre Dame : Un symbole français embrasé

Notre Dame : Un symbole français embrasé 1400 933 Membre de GDA

Au-delà des récupérations politiques peu morales et éthiques d’un côté et l’occasion pour les chaînes d’information en continu de faire gonfler leur audience, c’est un chef d’œuvre architectural empreint d’une forte valeur symbolique qui a failli nous quitter la semaine dernière.

Réalisée grâce à « Charlemagne qui avait posé la première pierre [et] Philippe Auguste qui en avait posé la dernière » pour reprendre les mots de Victor Hugo, Notre-Dame est est à l’origine un lieu de rassemblement pour les catholiques. 

Cependant, la sécularisation s’accentue au fil des  siècles, si bien que près de 50% des Français se déclarent aujourd’hui athées. Cela implique donc que la cathédrale se revêt d’un second aspect désormais, beaucoup plus profane, voire civil. Un événement dramatique de cette envergure entraîne ainsi une résurgence des valeurs qui unissent la Nation et son peuple.

Néanmoins, un paradoxe étrange peut apparaître lorsqu’un citoyen loue les monuments qui font la grandeur, la fierté de son pays. Ce sentiment peut, en effet, être associé à des accointances avec le nationalisme ou un orgueil patriotique démesuré.

Mais alors est-ce légitime de s’émouvoir à la vue de ce terrible incendie qui a frappé Paris il y a peu ?

Certains diront que les médias s’emparent de cet aléa et le transforment en spectacle qui met en exergue l’intolérance française. Mais dans ce cas-là, comment peut-on dire cela alors même que des étrangers pleurent Notre-Dame et lui ont rendu hommage au lendemain de cette catastrophe ?

De même, une véritable peine générale, une véritable unité et une véritable adhésion et reconnaissance des monuments qui font la France, ont remplacé la division, l’envie et les attitudes belliqueuses. Ceux qui banalisent l’événement sont aujourd’hui discrédités. Lorsque Notre-Dame se noie sous les flammes, c’est la France qui s’enflamme et la nation qui se rassemble autour d’une souffrance commune. « Une nation est une grande solidarité » nous dit Renan, et c’est dans ces moments douloureux que la solidarité s’exprime avec force.

Une nation est une grande solidarité

Ernest Renan

Toutefois, cela ne dure qu’un temps. L’unité est rapidement remplacée par des revendications et des plaintes. Il est légitime d’évoquer un sentiment d’absurdité et d’incompréhension lorsque des sommes astronomiques sont rassemblées pour la réparation d’un symbole quand des milliers protestent contre des inégalités économiques  et sociales chaque samedi. Bien qu’il soit tout important d’évoquer cette dimension, le véritable « show » orchestré par les médias nous éloigne bien loin du sujet et de l’enjeu fondamental de l’incendie de Notre-Dame, et dans une plus grande mesure, de la question de la conservation de notre patrimoine français.

Un appel à l’unité en temps de division

Le Président, en annulant son allocution prévue pour annoncer ses nouvelles réformes, en dédie une nouvelle à Notre-Dame dans un discours de six minutes dans lequel il évoque la volonté de reconstruire le monument en cinq ans et surtout de « changer cette catastrophe en occasion de devenir tous ensemble ». C’est donc un appel à l’unité en temps de division.

C’est en effet un enjeu politique et symbolique ici pour le Président français en ce sens que la reconstruction doit se faire rapidement dans le cadre de son mandat et du grand événement sportif des Jeux Olympiques de 2024. La reconstruction de Notre Dame laisserait une trace de son passage à l’Elysée dans la mémoire du patrimoine français, tout comme le furent la Pyramide du Louvre, le Musée du Quai Branly ou encore la Bibliothèque Nationale de France. Notre-Dame sera pour Emmanuel Macron le souvenir de sa présidence dans le paysage architectural parisien. Ainsi, la préoccupation fondamentale réside aujourd’hui dans la manière dont la cathédrale sera reconstruite.

Faut-il reproduire à l’identique ce qui a été détruit ? 

Cela permettrait de rendre hommage à la prouesse architecturale d’antan, de taire cet accident qui a terriblement égratigné Notre-Dame et de sublimer le maintien de nos traditions artisanes au fil des siècles. Sans conteste, rendre une part d’authenticité à ce que les flammes nous ont volé en achevant de réparer fidèlement la bâtisse est une priorité pour une certaine frange de la population. Certains peuvent y voir ici une tare française que de vouloir en permanence restaurer le passé en tournant le dos au présent et de bouder l’avenir. Cependant, est-il souhaitable de vouloir constamment retourner à une époque glorieuse et glorifiante qui est peut-être absente de nos jours ? Dans ce cas-là devrions-nous reconstruire Notre-Dame avec de nouveaux matériaux et une nouvelle architecture ? Si le peuple français emprunte ce chemin, il ferait preuve de modernité et marquerait une rupture avec l’idée de restauration mimétique. Reconstruire avec son temps, c’est aussi accepter la fatalité d’un tel événement historique et la faiblesse de la technique humaine. Les plus conservateurs en revanche, crieront au scandale, au manque de respect et d’humilité envers l’Histoire et notre patrimoine culturel.

Mais apporter une touche nouvelle est un moyen de montrer au monde – parce que le monde grâce à sa presse, le communiquera – une image redorée, renouvelée de la France, telle un phénix. Pourtant, la question des matériaux utilisés peut s’avérer problématique. La pierre et le bois ont su tenir plus de 800 ans, qu’en sera-t-il du métal évoqué par la presse pour rebâtir la « forêt » ? La façon de réhabiliter la cathédrale en dira long sur le peuple français.

Nous écrivons l’Histoire et sa rédaction se fait ensemble, en coopérant, en échangeant, en prenant en compte des avis divergents (et ce, même au sein de cette tribune). Aussi, la décision la plus avisée serait de mêler les deux écoles en rénovant Notre-Dame avec de nouveaux matériaux, de nouvelles techniques tout en respectant son authenticité. Autrement dit, il s’agit de respecter son architecture d’origine, ses fondements mais d’apporter une certaine fraîcheur dans le cadre de sa reconstruction. Cette nouveauté serait non seulement au service du retour à une cathédrale intacte et celui de la fierté française grâce au brin de modernisme qui saura charmer son peuple et le peuple étranger.

Quoiqu’il en soit, et au delà des débats qui peuvent diviser la France, ses politiques et ses médias, il est essentiel que l’on puisse trouver des solutions. Il est tout à fait normal de se sentir peiné face à la destruction partielle d’un de nos plus hauts patrimoines historiques. Il est aussi normal de se poser des questions quant aux questions, tant financières, qu’esthétiques et techniques, qu’engagent la reconstruction.

La France face à son devoir de mémoire

Mais il ne faut pas oublier qu’au delà ces événements du temps présent, c’est avant tout la question de la mémoire qui se manifeste tout au long du cas de l’incident de Notre-Dame. Nous faisons aujourd’hui face à un véritable devoir de mémoire, et ce, contre un oubli pathologique auquel la France a pu déjà faire face par son passé. C’est ainsi que ces questions soulevées par l’incendie de Notre-Dame évoluent autour de celle de stratégie de la mémoire que nous devons adopter. 

Il est impossible de faire table rase de notre passé, tout comme il est impossible de voir notre mémoire comme étant donnée, tel un cadeau du ciel. La mémoire et la manière dont elle est aujourd’hui traitée relèvent d’un ensemble de choix, parfois cornéliens, que nous avons dû prendre tout au long de l’Histoire. Elle est le résultat d’une série de constructions et de déconstructions, politiques et sociales, individuelles et globales. Aujourd’hui, nous devons trancher entre continuité et rupture. Et c’est à nous, citoyens, acteurs de notre histoire et de notre héritage, que relève la tâche de prendre des décisions au plus vite.

Par Camille Kress et Clara Mamode