Pour la création d’une ENS verte

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Comme souligné par les différents rapports du GIEC publiés ces dernières années, notre compréhension du phénomène de dérèglement climatique s’améliore d’année en année mais reste partielle. Nous ne pouvons lutter contre une force que nous ne comprenons pas complètement. 

1 – Constat 

En effet, malgré les signaux alarmants rassemblés par les scientifiques et les experts, notamment dans les rapports successifs du GIEC mentionnés précédemment, seuls 44% des français estiment, suivant l’avis de ces derniers rapports, « que la nécessité de mettre en place immédiatement des actions visant à protéger la nature l’emporte sur les coûts qu’impliquerait leur mise en place », le pourcentage le plus faible sur l’ensemble des habitants du G20 selon un sondage effectué par l’institut Ipsos. Même si l’on pourrait arguer que la position des 56% restants relève de l’opinion plutôt que de l’ignorance, elle montre une incapacité certaine à voir le péril qui fait face à nos sociétés modernes ainsi qu’un manque de volonté de le prendre à bras le corps. Ce chiffre montre l’incapacité d’un grand nombre à saisir qu’il est nécessaire d’agir dès aujourd’hui pour éviter d’infliger davantage de dommages irrémédiables à notre écosystème et, par extension, à nos conditions générales de vie.

Face à cette situation, l’éducation, et la formation d’une élite capable d’appréhender le problème climatique et de pousser les pouvoirs publics et la population à l’action restent à la traîne. D’une part, de manière générale, la France est sur le déclin en termes de recherche académique. En effet, malgré son statut de cœur historique des mouvements intellectuels et scientifiques mondiaux, la France n’est que le 7ème pays du monde en termes de publications scientifiques (elle se plaçait au 6ème rang mondial en 2020 selon le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation). D’autre part, en matière de recherche et de formation spécifiques dans la lutte contre le réchauffement climatique, la France pâtit également d’une quasi-absence de débouchés. Ceux-ci existent mais restent confinés à quelques chaires ou programmes spécialisés dans des écoles dont le domaine de spécialité n’a que peu ou pas à voir avec le développement durable. Cette situation rappelle notamment celle du numérique et de l’informatique : la France a attendu 2015, soit exactement 40 ans après la création de Microsoft, pour créer la Grande École du Numérique et souffre aujourd’hui d’un fort et indéniable retard dans le domaine des innovations numériques, retard prégnant tant dans le domaine privé que dans le domaine public.

Cette situation est d’autant plus dommageable qu’il existe une forte demande de la part des étudiants pour un renforcement de l’offre de formation dans le domaine du développement durable, demande qui reste orpheline d’offre. Près de 70% des étudiants déclarent souhaiter être mieux formés aux enjeux environnementaux selon une consultation nationale du Réseau des Etudiants Français pour le Développement Durable. Alors que les étudiants demandent de leurs vœux a minima une refonte des offres de formation avec par exemple la mobilisation du collectif Pour un réveil écologique dont le manifeste éponyme a été signé par plus de 33 000 étudiants de plus de 400 établissements de l’enseignement supérieur ou avec l’initiative des Grandes Écoles de la Transition, seules 11% des formations abordent les enjeux climat-énergie de manière obligatoire dans leur cursus et 15% des établissements déclarent avoir l’intention d’aborder ces sujets dans les formations qu’ils proposent toujours selon le Shift Project.

Ainsi, plusieurs dynamiques se couplent: une incapacité à saisir le problème écologique qui peut être attribuée, en partie, à l’absence d’une élite suffisamment compétente pour alerter la société, une faiblesse académique générale et particulièrement visible dans le domaine de l’offre de formation aux enjeux climatiques et enfin, une demande populaire de formations à ces sujets-là qui est, de facto, négligée. Face à la confluence de celles-ci, il faut agir et proposer une solution concrète.

2 – Objectif 

Dès lors, la réponse à cette demande et la résolution de ces problématiques latentes répondraient à plusieurs objectifs cruciaux à atteindre si le pays veut prendre à bras le corps le problème du réchauffement climatique. Nous nous devons de former une nouvelle génération de chercheurs capables d’aborder le problème sous tous ses angles, améliorer notre compréhension du phénomène, et proposer des innovations venant appuyer notre développement d’un nouveau modèle de société plus respectueux de l’environnement.

            Il paraît évident que le but premier d’une telle réforme serait de favoriser l’émergence d’une élite capable d’appréhender ces problèmes éminemment complexes et de plus en plus protéiformes. La formation d’une telle élite aurait également pour but de sensibiliser l’intégralité de la population sur le danger que peut représenter le dérèglement climatique. En effet, par définition, une élite se doit d’être à l’avant-garde des mouvements sociaux et sociétaux. A cet égard, nous nous devons de favoriser l’émergence d’un leadership capable de montrer la voie à l’ensemble de la population et lui permettre, à sa mesure, d’également appréhender les problèmes qui nous font face. 

De plus, une telle élite aurait également un effet vertueux sur le comportement des entreprises privées, tenues par l’Etat depuis 2017 à produire des rapports extra-financiers sur leurs activités et donc de plus en plus incapables de compter sur le seul “greenwashing” – ne demandant aucune compétence pratique en matière de lutte contre le développement durable – pour rendre des comptes à la population dans sa globalité. Forcées à passer à l’action, celles-ci devront pouvoir recruter des experts compétents pour refondre leurs modèles économiques. Ainsi, la création d’une Ecole Nationale Supérieure (ENS) verte permettrait à la fois de renforcer les efforts dans la lutte de la France contre le dérèglement climatique et de permettre aux entreprises de s’adapter de manière viable à un cadre juridique changeant et amené à changer davantage.

            En parallèle et de manière plus évidente, une telle école permettrait de répondre à une demande de plus en plus forte de la part de la jeunesse du pays. Comme mentionné précédemment, celle-ci exprime de plus en plus fréquemment et vocalement le souhait de prendre en compte les considérations écologiques dans son parcours de vie, mais aussi d’étude. Ainsi, la création d’une ENS verte répondrait à cette demande en lui proposant l’offre que la jeunesse appelle de ses vœux.

            Enfin, en somme, placer l’écologie au centre du monde universitaire de demain permettrait également au gouvernement d’enfin atteindre l’objectif fixé par la loi de programmation de la recherche votée en 2020 : selon celle-ci, l’enseignement supérieur français doit désormais contribuer à « la sensibilisation et la formation aux enjeux de la transition écologique et du développement durable », contribution pour l’heure faible voire inexistante compte tenu des chiffres et des éléments cités plus haut.

3 – Réalisation

Portée et appelée de leurs vœux par de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire (dont notamment le collectif des Grandes Ecoles de la Transition), la création de Grandes Écoles dédiées au développement durable ne manque pas d’acteurs volontaristes et proactifs. Seul manque à l’appel l’Etat français. Absence d’autant plus dommageable qu’en France, l’Etat joue un rôle clé dans la structuration de l’enseignement supérieur.

En effet, depuis la loi Savary du 26 janvier 1984, l’Etat détient le monopole de la collation des grades et des titres universitaires, signifiant donc qu’une initiative privée et indépendante de l’Etat ne peut être à l’origine de la fondation d’une telle Grande École. Même si la loi a récemment été largement assouplie, l’Etat reste seul habilité à attribuer un grade universitaire après l’examen d’un dossier déposé par un établissement.

Ainsi, même si le projet semble pouvoir être initié par le secteur de l’enseignement supérieur privé (ce qui est déjà en partie le cas comme nous avons pu le voir précédemment), l’Etat doit être impliqué à un certain niveau du processus fondateur pour que l’établissement fruit de celui-ci ait le crédit nécessaire pour pouvoir prospérer. En parallèle, le développement durable étant une problématique intimement liée à l’action et aux régulations étatiques, il apparaît légitime, pratique et nécessaire que celui-ci forme les élites de la lutte contre le dérèglement climatique de demain.

Ainsi, fort de ce constat, deux voies s’offrent à l’Etat pour mener ce projet à bien :

3.1 – Structurer le réseau de formation actuel : la mise en place d’un label d’Etat

Selon les porteurs du projet des Grandes Écoles de la Transition, il n’existe pas moins de 110 formations sur la transition écologique au sein des universités, grandes écoles et instituts de formations continues français permettant à près de 10 000 étudiants ou professionnels de se former à ces sujets en présentiel et 50 000 en ligne. Ce réseau préexistant est un atout formidable sur lequel s’appuyer pour former les élites de demain. Néanmoins, rien ne fédère ni ne standardise ces formations. Ainsi, l’Etat pourrait créer un label garantissant la qualité de ces formations et facilitant leur identification par les jeunes souhaitant se former à ces problématiques. En effet, à l’image des labels mono-sujets tels que le Diplôme national des métiers d’art et du design ou le Diplôme de comptabilité et de gestion l’Etat pourrait très bien adopter un label spécifique pour la lutte contre le réchauffement climatique et ainsi structurer son enseignement autour de compétences centrales communes et obligatoires, faciliter son financement et la rendre plus accessible pour les étudiants tout en ne consentant pas à un investissement conséquent : en effet, la création d’un simple label demande un apport financier sans commune mesure avec celui nécessaire à la fondation d’une école dédiée.

3.2 – Former l’élite de demain : la création d’une Grande École du Développement Durable

Néanmoins, même si ce premier choix paraît être le plus facile à adopter, celui-ci ne vient pas sans son lot d’inconvénients. En premier lieu, un label ne permettrait pas d’augmenter de manière conséquente le nombre de personnes formées chaque année et le faible nombre actuel (10 000 personnes en présentiel chaque année) n’est pas satisfaisant. A titre de comparaison, près de 333 écoles de commerce en France formaient pas moins de 187 400 étudiants aux métiers du commerce en 2018-2019. Ainsi, cette solution de facilité ne semble pas offrir de réelles garanties dans la réalisation de l’objectif établi précédemment : la formation d’une élite suffisamment large et compétente pour tirer vers le haut l’ensemble du pays dans la lutte contre le dérèglement climatique. L’absence de notoriété de ces établissements dédiés au développement durable n’est que l’un des nombreux éléments qui semble le prouver.

Ainsi, il apparaît que le choix pouvant avoir le plus d’impact sur la société et le monde académique serait celui de la création par l’Etat d’une Grande École dédiée à la formation d’une élite capable de lutter contre les effets du dérèglement climatique. Proposition ambitieuse, celle-ci n’est pas dépourvue de précédents : comme mentionné précédemment, l’Etat a déjà fondé des Grandes Écoles sous sa seule impulsion et nombre d’entre elles existent encore sous le statut d’Établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel (EPSCP). Créés par décret, les EPSCP dépendent de l’État qui leur attribue une dotation générale de fonctionnement établie suivant les besoins de l’établissement. Parmi les EPSCP, on retrouve les écoles normales supérieures (dont la plus récente, l’ENS Rennes, a été créée en 2013), aux domaines de spécialité définis et formant des élèves fonctionnaires-stagiaires. A travers la fondation d’une ENS dédiée à la lutte contre le dérèglement climatique, l’Etat pourrait, à la suite d’un processus de sélection rigoureux, former une élite compétente dont le statut d’élève-fonctionnaire faciliterait l’accès aux postes de la haute fonction publique, et ainsi l’élargissement des compétences en matière de transition écologique de la machine étatique. Enfin, le rattachement systématique des ENS à des universités publiques préexistantes faciliterait également la mise en place d’un tel établissement grâce à l’appui matériel, administratif et humain dont il pourrait bénéficier. Néanmoins, le lancement d’une telle école entraînerait des coûts significatifs au budget du ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation : à titre d’exemple, l’ENS Paris-Saclay a bénéficié de 15,7 M€ de crédits de fonctionnement de l’Etat en 2020, pour des dépenses incompressibles estimées à 9,5 M€. Ainsi, même si coûteuse, cette solution ambitieuse apparaît comme la seule à même d’atteindre, a minima en partie, les objectifs établis précédemment. Enfin, les deux solutions proposées n’étant pas exclusives, le lancement simultané d’un label éducatif dédié et d’une ENS verte peut aussi être considéré.

Andréas Bonnet
Collaborateur parlementaire à l’Assemblée nationale
Co-directeur du Comité de rédaction de Génération d’Avenir

&

Pauline Cany
Membre du Comité de rédaction de Génération d’Avenir

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