Privatisation des aéroports de Paris : une bonne affaire ?

Privatisation des aéroports de Paris : une bonne affaire ?

Privatisation des aéroports de Paris : une bonne affaire ? 3260 2173 administrateur

L’Assemblée nationale a adopté de manière définitive la loi Pacte par 147 voix pour, 50 contre et 8 abstentions, autorisant la privatisation des aéroports de Paris (ADP). ADP rassemble Paris-Charles-de-Gaulle, Paris-Orly et Paris-Le Bourget. Fait rarissime, tous les groupes d’oppositions se sont opposés à cette privatisation. Au sein de cette opposition hétéroclite et pour le moins surprenante, on retrouve à la fois les Républicains, les Insoumis, des Socialistes, les centristes et Jean Lassalle !

Malgré l’échec de ces derniers à s’opposer à cette loi, pour la première fois dans l’histoire de la Vème République, un référendum d’initiative partagée a été lancé par 248 parlementaires. Cette procédure introduite par la révision constitutionnelle de 2008, permet à 185 parlementaires de déposer une proposition de référendum d’initiative partagée. Ensuite, le Conseil Constitutionnel doit vérifier dans un délai d’un mois si les conditions nécessaires sont requises. L’article 11 de la constitution dispose que cette initiative doit reposer « sur l’organisation des pouvoirs publics, sur des réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale de la nation et aux services publics qui y concourent, ou tendant à autoriser la ratification d’un traité qui, sans être contraire à la Constitution, aurait des incidences sur le fonctionnement des institutions ». Aux vues de ces conditions, il semble que cette initiative devrait être acceptée par le Conseil Constitutionnel. Ensuite, l’initiative devra recueillir la signature d’au moins 4,5 millions de citoyens pour pouvoir être soumise aux suffrages. Il s’agit donc bien d’un coup politique qui met dans l’embarras le gouvernent. En effet, cela signifie que le gouvernement ne va pas pouvoir expédier cette privatisation, et surtout que la polémique va enfler sur plusieurs mois, dans un contexte des plus défavorables étant donnée la persistance du mouvement des gilets jaunes.


Alors, est-ce que la privatisation d’ADP est une bonne décision ? Pour répondre à cela, il y a deux axes possibles, l’un politique, l’autre financier.
Sur le plan politique et idéologique, généralement deux camps s’affrontent dans le domaine du poids de l’Etat dans l’économie: le camp libéral et le camp interventionniste. Or, ici nous faisons face à un dilemme. Les aéroports des pays traditionnellement libéraux sont très majoritairement publics ! En effet, les grands aéroports américains, anglais, suisses et australiens sont publics à 100% et ne sont pas cotés en bourse alors qu’ADP est coté en bourse et n’est possédé qu’à 50,6% par l’Etat français. Ainsi, le plus grand aéroport du monde par nombre de passagers : Atlanta est détenu par la ville d’Atlanta. Bien sûr, ces pays « libéraux » ont des aéroports privés mais seulement de tailles intermédiaires. Le plus gros propriétaire privé d’aéroports dans le monde, le français Vinci, qui détient pour l’instant 8% du capital d’ADP est qui entend bien devenir l’actionnaire majoritaire d’ADP, possède déjà 45 aéroports dans le monde. Par exemple, Orlando, Atlantic city aux Etats-Unis, Belfast au Royaume-Uni, Osaka et Kobe au Japon, Lisbonne (son plus gros aéroport) et Porto au Portugal, et surtout 12 aéroports en France : Lyon, Nantes, Rennes, Toulon, Clermont-Ferrand, Grenoble, Chambéry, Dinard (Bretagne), Poitiers, Saint- Nazaire, Lyon et Pays d’Ancenis (département de Loire atlantique).

Si la cour des comptes salue la gestion des aéroports français par des acteurs privés à l’exception notable de Toulouse, force est de constater que la gestion privée n’est pas meilleure que la gestion publique puisque selon le magazine Forbes, les 10 meilleurs aéroports dans le monde sont tous publics…


Privatiser ADP serait donc une première mondiale étant donné le nombre de passagers (plus de 100 millions). La réelle question repose sur l’idée qu’on se fait de l’Etat et de son rôle dans l’organisation des infrastructures. Certains dirons : après tout, pourquoi pas, puisque la sécurité sera toujours organisée par l’Etat. D’autre dirons que la gestion des transports est une prérogative et une mission de l’Etat. J’appartiens à la deuxième catégorie. De surcroît, on ne peut qu’observer l’incohérence d’une telle action puisque la France à le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé du monde développé (46,2% du PIB en 2017 selon l’OCDE) alors que les Etats-Unis qui ont majoritairement des aéroports publics ont un taux de prélèvements obligatoires de seulement 27,1% du PIB. Autrement dit, on devrait en avoir pour notre argent ! A souligner que cette incohérence n’est pas nouvelle puisque, la France a privatisé les autoroutes en 2006 alors que les autoroutes constituent bien sûr un service public de base que tout Etat digne de ce nom devrait fournir à sa population. C’est d’ailleurs pourquoi, dans un pays aussi libéral que les Etats-Unis, les routes sont publiques et gratuites. A ce titre, j’estime que les autoroutes en France devraient être publiques et gratuites, c’est le minimum que l’Etat puisse faire.

Si la privatisation d’ADP peut se débattre sur le plan politique et idéologique, force est de constater que le privatisation d’ADP est une aberration financière béante. En effet, l’argument qui est avancé par le ministre de l’économie, Bruno Le Maire est de privatiser ADP afin de financer un plan d’innovation fondamentale de 10 milliards €. Bien sûr, financer l’innovation est une priorité, cependant, le financer en vendant ADP est une aberration. D’abord, Bruno le Maire se trompe de constat. Il estime que « l’Etat stratège » doit se concentrer sur « l’économie du 21ème siècle » et non pas sur « l’économie du 20ème siècle ». Comment ne pas sauter sur sa chaise en entendant une telle ineptie ? Le trafic aérien est en pleine expansion et l’association internationale du transport aérien estime que le nombre de passagers aériens va doubler d’ici 2036. Rien qu’en 2018, la croissance du trafic a été de 3,8% à Paris. Autant dire qu’on est bien loin d’une activité en déclin. Evidemment, cette activité croissante se ressent positivement sur les résultats financiers d’ADP. En 2018, ADP a versé à l’Etat 180 millions € de dividendes. Sachant, que la valeur des actions de l’Etat est de 9 milliards € (le gouvernement souhaite vendre la participation à 10 milliards €), cela signifie que le rendement est d’environ 2% ! En plus, des dividendes, il faut également prendre en compte que depuis l’introduction en bourse d’ADP en 2006, le cours de l’action est passé de 44 € à 178,6 € au vendredi 12 avril. Soit une performance de 406% en 13 ans et donc 6,8 milliards € de gains ! On est loin d’un mauvais investissement et compte tenue du caractère porteur du secteur, tout porte à croire, que ces gains devraient grimper dans les années à venir. Dans un rapport d’octobre 2018, la Cour des Comptes conclue : « Les aéroports métropolitains se sont révélés être des actifs profitables pour les court, moyen et long termes, et des investissements peu risqués, compte tenu de la conjoncture et des perspectives favorables du trafic aérien ». C’est pourquoi l’Etat devrait conserver ADP dans son portefeuille.

Alors comment financer le plan d’innovation à 10 milliards €, me direz-vous ? Je répondrais soit en baissant les dépenses publiques dans le domaine non-régalien et qu’on ne dise pas que cela est impossible puisque les dépenses publiques on atteint la somme de 1292,5 milliards € en 2017. Soit en empruntant. Et là, certains d’entre vous me dirons que nous avons déjà une dette astronomique de 2322,3 milliards € au 3ème trimestre 2018. Or, s’il y a bien un domaine où emprunter est souhaitable, c’est bien dans le domaine de l’investissement. D’ailleurs, emprunter ici, serait rentable et intelligent, puisque l’Etat emprunte actuellement au taux lilliputien de 0,3% sur 10 ans. Je le rappelle, ADP à un rendement de 2% ou 1,8% si on prend la valorisation à laquelle souhaite vendre le gouvernement (la valeur actuelle de la participation de l’Etat est de 9 milliards € mais le gouvernement souhaite vendre cette participation à 10 milliards €). Autrement dit, en empruntant, l’Etat maintient une marge de 1,5% (en prenant la valorisation d’ADP par le gouvernement), c’est le principe de l’effet de levier : emprunter à bas taux pour investir à haut taux. Ainsi, en privatisant ADP, le gouvernement va priver l’Etat d’un rendement net de 1,5% par ans, donc 150 millions € par ans de perte…


Pour résumer, je dirais que cette privatisation de l’ADP fait preuve d’incohérence politique et d’amateurisme financier. Bruno Le Maire se réclame de « l’Etat stratège ». Il devrait se réclamer de l’Etat incohérent et amateur.

Par Antoine Billy