Quelles réponses apporter à la perte de sens de notre modèle politique ?

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Qui sommes-nous ? Que pouvons nous faire ? Sommes-nous libres ? Libres d’entreprendre, libres de passer d’un Etat à un autre, d’une idée à une autre, libres de croire ou ne pas croire, libres de penser, libres de faire ou de ne pas faire, libres de donner ou ne pas donner. Oui, nous sommes libres. Mais après avoir dit cela, que sommes nous réellement ? Dans un monde propice au développement des plus grandes connaissances, nous passons sans voir devant notre condition d’individu. Notre société est le terreau de nombreux progrès, d’évolutions et d’espoirs. Mais elle est également un espace vide, une aire de jeu dans laquelle nous avançons sans réellement savoir vers où, vers quoi et pourquoi ? Plus nous nous sentons libres et plus nous nous sentons seuls. L’individualisme que nous nous imposons, s’il est la source d’une concurrence saine, ne devrait pas étouffer le sens collectif de nos actes. Car il s’agit bien de cela : la perte de sens que nous subissons tous, perdus et isolés au coeur d’une mécanique productiviste. A force de trop chercher notre utilité marginale, nous avons oublié la maximisation de l’utilité collective. Les deux sont-ils pour autant incompatibles ? Il semblerait que non. 

Tout porte à croire pourtant que l’ensemble des préceptes sur lesquels nous avons construits nos convictions sont au bord de l’effondrement. La fiscalité est décriée, notre modèle social est incompris, et nos élus sont critiqués pour un engagement d’une noblesse proportionnelle à son ingratitude. L’humain s’efface derrière l’individualisme, et certains usent à outrance de la liberté en faisant fit de la fraternité. Le lien est rompu, la corde est coupée. Les premiers de cordés dans la société de demain, les jeunes, n’avancent plus. Et il est aisé de les comprendre. A quoi bon ? A quoi bon se battre pour le collectif quand on nous promet pour unique avenir l’austérité ? À la philosophie de la jouissance on nous substitue aisément une rigueur puritaine dans le seul but de nous absoudre des péchés de nos ainés. A quoi bon nous accrocher à un modèle que ceux qui sont passés avant nous ont sur-exploité, jusqu’à le ronger à la moelle ? Pourquoi détruire notre avenir au nom d’une doxa passée ? Le problème de notre génération n’est pas l’inaction, il n’est pas non plus l’inconscience, ou l’insouciance. Il n’est même pas la désinvolture face à nos obligations, qu’on nous attribue parfois avec une facilité qui n’a d’égard que sa simplicité intellectuelle. Notre problème est que l’entièreté de notre système de valeur est fondé sur la construction d’un avenir en miroir avec notre passé. Comment donner du sens à notre travail en lui aspirant toute dimension collective ? Comment donner du sens à notre modèle social en lui ôtant la solidarité ? Comment donner du sens à notre avenir en lui imposant des dogmes archaïques ? On s’interdit de construire, on s’interdit d’être visionnaire, on s’interdit d’oser. On se musèle, on ne risque plus, on entreprend plus, on ne créé plus. 

Quelle réponse donner alors à ce pessimisme ambiant ? Il s’agit d’abord de redéfinir collectivement la direction de notre société. L’enjeu que nous affrontons désormais est de clarifier nos choix inter-temporels : ce que nous voulons dans le présent en fonction de ce que nous espérons pour l’avenir. En pratique cela revient à concrétiser ce que 50 ans de vie politique promet sans changements : la définition d’objectifs mutuels économiques, philosophique, politiques. Mais surtout il s’agit d’entamer un large mouvement de responsabilisation collective. Elle est la première étape dans la reconquête de sens que souhaitent les citoyens. Responsabiliser les citoyens c’est leur donner conscience que leurs actes au niveau individuel influent largement sur notre utilité agrégée, dans le bon sens comme le mauvais. Les responsabiliser c’est également leur redonner confiance dans nos capacités collectives d’action. C’est enfin les faire réfléchir communément sur notre socle de valeurs : progressisme, ouverture, protection, républicanisme, laïcité. En outre, les responsabiliser c’est recréer du sens dans notre modèle social.

Nous avons le cruel besoin de voir plus loin que ce que nous ferons demain soir. Chacun d’entre nous se repait dans un matérialisme et un individualisme néfastes au vivre ensemble. Nous avons besoin de politiques pédagogues, pas de maitres d’écoles ou d’hommes providentiels. Le canal de communication est bouché et nos représentants ont besoin d’envoyer des signaux aux citoyens : la recherche d’une société plus solidaire ne signifie pas la déliquescence de la réussite personnelle, du travail et de la compétitivité. Nous rejetons les politiques passéistes mais paradoxalement nous ne nous investissons pas dans notre futur. Nous avons peur de l’avenir, mais nous n’opérons aucun changement. Nous rejetons la faute de nos actes sur les autres, les plus faibles, les moins protégés, sans même nous interroger sur notre propre responsabilité dans l’échec politique collectif que 50 ans de promesse de démocratie participative n’ont pu taire. 

Nous avons besoin aussi de redéfinir en profondeur l’engagement local : de donner des responsabilités aux citoyens. Il est impératif de faciliter la participation d’une plus grande part de la population à la vie publique, et cela ne passe pas seulement par le vote. La mise en place d’un intéressement citoyen dans la vie locale est un premier pas : réservons du budget municipal à disposition directe des habitants pour la concrétisation de projets communaux, solidaires et sociaux. Cette mesure trop peu valorisée aujourd’hui permettrait pourtant de solutionner de nombreux problèmes : abstention, inaction, absence de dialogue… 

Il faut donc disprupter notre modèle politique. Dans une société où tout va si vite et où l’information circule instantanément, notre système reste figé, en proie à l’archaïsme et la paralysie. Son problème majeur n’est pas son fonctionnement normal, c’est sa capacité d’adaptation aux crises. Pourtant dans la société du tout connecté quelles ne sont pas les opportunités qui s’ouvriraient à eux grâce à l’utilisation de l’outil numérique, notamment pour mieux interagir avec leurs représentants. Il ne s’agit pas simplement d’un débat militant sur les réseaux sociaux, d’une joute avec son député par courrier électronique ou d’une consultation occasionnelle sur le site internet d’un ministère. La révolution numérique s’invite aujourd’hui au coeur de notre système politique. Elle est déjà le terreau des manifestations, et surtout une arme de protestation et de communication à la puissance sans égale. Jamais il n’a été si aisé de faire de la politique, jamais auparavant les barrières intangibles qui se posent entre le pouvoir et la réalité des français n’ont été si proches de la rupture. 

Il faut désormais faire un choix. Les prochaines années seront charnières car le personnel politique est face à la croisée des chemins. Notre monde évolue à une vitesse folle. La science et le numérique font des progrès particulièrement exponentiels. L’enjeu économique du Big Data n’est pas à démontrer et ne concerne de toute manière pas directement le propos de l’exercice démocratique. L’enjeu du numérique est politique, et cela trop souvent nous l’oublions. Quelle voie voulons nous emprunter ? Voilà la réelle question qui doit animer les débats sur les institutions. Conserverons nous l’immobilisme dans lequel la vie politique est emprunte à chaque fois qu’il lui faut répondre activement à un mouvement de contestation ? Ferons-nous au contraire le choix du dynamisme et de l’innovation ? Nous avons, grâce au numérique, un medium formidable pour renouer le lien entre les français et leurs représentants, pour diminuer les inégalités territoriales, et surtout pour rendre accessible à tous la participation à la vie publique.

De nombreuses actions sont faisables sur le court terme pour accentuer la numérisation de l’exercice démocratique. Elles doivent passer par la couverture 4G sur l’ensemble du territoire, l’accentuation des investissements dans les zones enclavées, l’implantation d’ordinateurs en libre accès dans toutes les mairies des villes et villages, et particulièrement dans les campagnes. Il est également indispensable de mieux éduquer à la manière de s’informer sur les réseaux sociaux, et ce dès le plus jeune âge, grâce au développement de cours de réthorique et de logique au primaire incluant un volet de reconnaissance des fake news

Tous les acteurs de la vie publique doivent participer à ce mouvement d’ouverture, y compris les jeunes. Il n’est pas anormal de les encourager à s’investir davantage dans les élections. Tous les élus se disent prêt à écouter des jeunes, à les faire participer à leurs campagnes. Il n’y a rien de plus avenant en politique qu’un jeune investi, prêt à tracter pour une cause qu’il juge noble. Ce n’est plus à prouver, nombreux sont les exemples de parlementaires de moins de 30 ans tout aussi compétents que leurs pairs. Si la valeur n’attend pas le nombre des années, la représentation des 18-30 sur les listes électorales se laisse pourtant désirer. On crie haro sur la mauvaise représentativité de la société civile en politique, mais quid de notre génération ? Les oubliés des bancs de l’Assemblée sont tout autant certaines CSP que certaines catégories d’âges. Aussi, pour palier à ce travers, nous sommes convaincu qu’il faille mettre en place des mesures incitatives pour encourager élus à prendre des jeunes sur leurs listes. Un nombre garanti de places pour des moins de 30 ans est une alternative envisageable à court terme. Nous ne voulons ni étrangler les élus, ni asphyxier les campagnes électorales. Nous ne faisons que renouer le lien brisé entre politiques et notre génération. 

Cette nouvelle vision de société, plus inclusive, doit également passer par les médias. Plus précisément, c’est la ré-allocation des subventions étatiques en direction du digital media sector qui peut par exemple incarner le premier volet d’une nouvelle orthodoxie politique. Cela ne signifie pas qu’il faille sacrifier les journaux papier sur l’autel du post-modernisme. Il n’est pas question d’ériger l’actualité sur les réseaux sociaux en doxa de l’information mainstream. Les journaux papiers ne sont déjà tout simplement plus sur les mêmes segments de marché que les digital media. Ils privilégient l’analyse et le traitement de fond de l’information au détriment de la promptitude. A contrario nous ne consommons pas les nouvelles de Twitter de la même façon que nous consommons un hebdomadaire papier. Tous deux ont une place fondamentale dans la vie publique et tous deux doivent être incités à l’innovation. 

Par ailleurs internet est un formidable moyen de valoriser les initiatives citoyennes, de les amplifier et de les encourager. Sur le sujet pléthore d’exemples illustrent la force des réseaux sociaux et d’internet dans la mise en relation des internautes, donc des citoyens, dans l’accomplissement d’initiatives servant la collectivité. 

L’utilisation de l’outil numérique s’imposera très vite comme un indispensable de la participation des citoyens à la politique. Elle est saine, viable, et n’est pas forcément synonyme d’un traçage accru. Entre attractivité et protection des données personnelles, nous ne sommes pas contraint de faire un arbitrage. La cybersécurité est un terrain de guerre économique, diplomatique et politique, mais pourquoi alors ne pourrions-nous pas livrer bataille ? S’il y a des travers évidents qu’il faudra solutionner, ils sont loin d’être insurmontables.

Par Andréas Chaïb

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