Ré-industrialisation : une question souveraine, pas souverainiste ?

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La pandémie de coronavirus nous met face à des besoins aussi importants qu’urgents : face au manque d’EPI et au rationnement du paracétamol, les questions affluent. Si la France y est certes citée comme l’un des quatre pays les plus producteurs de masques de l’UE (avec l’Allemagne, la Pologne et la République Tchèque), le décret paru au Journal Officiel de l’UE le 15 mars 2020 dispose clairement que « le niveau actuel de la production de l’UE et les stocks existants ne seront pas suffisants pour répondre à la demande au sein de l’Union ».

En effet, nous avons constaté de fait un non renouvellement des stocks de masques, mais par la suite l’incapacité même de notre industrie à renouveler les dits stocks. Le secteur de l’industrie   n’a cessé de décroître en France depuis trente ans: selon une étude de la fondation IFRAP reposant sur les statistiques 2017 de l’INSEE, 30,16% des emplois salariés de l’industrie ont été supprimés ou relocalisés entre 1989 et 2017. Ainsi la part de l’industrie française comprise dans   le PIB n’a fait que baisser depuis et ne s’élève plus qu’à 12,4%: elle reste concentrée sur des secteurs très spécifiques tels que l’industrie du luxe et l’industrie chimique, tandis que la part de l’industrie dans le PIB culmine à 20% pour nos voisins allemands.

Si plusieurs plans d’investissement massifs ont été lancés aussi bien au niveau national qu’européen, le problème demeure : nous n’avons pas suffisamment d’industries aptes à produire les équipements nécessaires à notre pays. Le Premier Ministre Édouard Philippe a rappelé le lundi

23 mars sur TF1 que la consommation de masques était « considérable, supérieure aux prévisions »: le gouvernement ne disposait déjà à cette date plus que de 86 millions de masques en stock, contre les 117 millions disponibles au début de la pandémie.

L’État a donc dû lancer un appel aux entreprises afin que les usines textiles soient converties en usines à masques, la France ne comptant que quatre fabricants de masques certifiés FFP2. Nous savons déjà qu’il n’y a que très peu d’emplois dans le textile en France (selon l’IFARP plus de 76% des emplois dans ce secteur on été supprimés entre 1989 et 2017), mais la complexité du processus de fabrication des masques par des industries ne disposant pas de référentiel rend encore plus difficile leur confection. Sans ce référentiel, actuellement en cours d’élaboration par la DGA, ces entreprises ne peuvent produire que des masques non certifiés, servant seulement à se prémunir des projections. Si ces masques sont susceptibles de répondre très ponctuellement à la demande de secteurs toujours en activité telles que la grande distribution, ils ne sont en revanche pas adaptés pour répondre aux besoins des soignants.

Pour disposer de tous les stocks nécessaires en EPI certifiés, nous devons donc en acquérir par d’autres puissances étrangères. Touchée de plein fouet par la crise, l’industrie chinoise, la première productrice de masques, peine à se relever et la production actuelle n’est absolument pas suffisante pour que les États puissent tous s’approvisionner. Nous sommes donc cruellement réduits à suivre les inflexions soudaines de l’offre et la demande – nous ne rappellerons pas ici tous les rachats et détournements -, inflexions qui si elles font loi, ont révélé que l’État n’était pas capable de nous sécuriser totalement en cas de crise soudaine.

Ainsi le seul moyen de prévention que nous avons trouvé quant à la gestion du stock de paracétamol disponible a été le rationnement : si nous ne sommes pas en situation de pénurie, contrairement aux masques certifiés FFP2, le constat est le même. La dernière usine de paracétamol en Europe a fermé en 2008 et selon l’Académie Française de Pharmacie, 80% des principes actifs issus des médicaments consommés en Europe sont produits en Asie du Sud-Est majoritairement en Inde et en Chine. Là encore, nous faisons face à la même absurdité : puisque les industries chinoises et indiennes ont été percutée de plein fouet par le virus, nous allons probablement faire face dans les prochains jours à une baisse drastique de nos stocks, voire même à une pénurie si la situation venait à s’aggraver.

Cet alignement de l’industrie de notre pays sur un modèle ultra-compétitif et mondialisé a été légitimement défendu par tous les bords politiques dans les années 1990, en raison des charges importantes auxquelles étaient soumises les entreprises ; mais nous avons oublié que cela aurait des conséquences. Ce n’était pas la fin de l’Histoire : cette épidémie révèle au contraire que les conséquences de nos choix stratégiques nous heurteront toujours avec violence. Si nous sommes en guerre sanitaire, où sont donc nos armes face au virus ? Nous nous situons dans une position de consommateur vis à vis des autres puissances comme la Chine, mais cela ne nous met pas aujourd’hui dans une position de domination, mais bel et bien d’impuissance. Parler de  réindustrialisation sonnait ainsi aux oreilles de certains comme un funeste glas souverainiste: mais le contexte actuel nous montre qu’il en va bien de la souveraineté de notre pays. La conclusion  est la suivante: notre pays n’est plus guère souverain dès lors qu’il est incapable de fournir les armes nécessaires à sa survie.

Le Premier Ministre Edouard Philippe avait pris une mesure historique en 2018 en confiant pour la première fois le programme « Territoires d’industrie » aux collectivités, donnant une impulsion nouvelle en faveur de la réindustrialisation de notre pays. Ces impulsions doivent être poursuivies à tous les échelons : la crise du coronavirus a fait prendre conscience aux Français de la nécessité d’assurer les arrières de notre pays en produisant les équipements de première nécessité. La pandémie de coronavirus nous a ainsi mis face à l’urgence et nous avons réagi trop tard, puisque les équipements ne sont pas là. Ne nous méprenons pas : l’heure n’est pas aux querelles et aux luttes intestines, et notre pays doit rester uni pour faire face à la pandémie.

Cependant, nous allons devoir absolument en tirer des leçons pour l’avenir. Allons-nous continuer à accroître davantage notre dépendance vis à vis des autres puissances, notamment de la Chine, ou nous doter d’industries capables d’assurer la production des éléments vitaux à la survie d’un pays ? Un travail de fond sera nécessaire afin d’assurer les fondements de nos innovations et de nos aspirations. Le Ministre de l’Économie Bruno Le Maire a évoqué au cours de la conférence de presse suivant le conseil des Ministres du 8 avril la possibilité, parmi d’autres, qu’au sortir de la crise la France se concentre notamment sur le développement de la très controversée « 5G »: bien d’autres secteurs de notre économie vont nous pousser à faire un choix véritable entre interdépendances et préservation de notre souveraineté.

Léa Lhomme

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