Science et populisme face à la menace pandémique

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Au début du siècle précédent, le sociologue allemand Max Weber développait l’idée d’un progressif « désenchantement du monde ». Avec cette image, Weber souhaitait montrer comment la croyance de ses contemporains dans le rationnel et la science n’avait rien d’une propension naturelle, mais était en réalité le fruit d’un long processus durant lequel la rationalité et la science ont pris la place de la magie, de la religion, du mystique, comme outils de compréhension et d’interprétation du monde. 

Un grand nombre d’évènements ont permis ce progressif « désenchantement du monde », et parmi eux, l’un se rapproche (du moins partiellement) de la situation exceptionnelle que nous vivons actuellement : la Grande Peste du 14ème siècle (1347-1352). Le monde méditerranéen est alors frappé de plein fouet par une pandémie de peste qui tue la quasi-totalité de ceux qu’elle atteint. Pour faire face à la pandémie, l’Eglise, qui est alors la plus haute autorité morale d’Europe, a recourt à des moyens qui s’avèrent inefficaces. En effet, les processions religieuses, les messes, et les cierges ne parviennent que difficilement à sauver les malades et protéger les populations. A l’inverse, la science et la pensée rationnelle sont, dans une certaine mesure, plus efficaces. C’est par exemple au 14ème siècle que Venise instaure les quaranta giorni pour s’assurer qu’aucun bateau infecté ne pénètre son port, ou que les premiers règlements sanitaires stricts sont mis en place à grande échelle. Ainsi, ce sont des évènements tels que la Peste Noire du 14ème siècle qui ont permis une progressive transition d’un monde régi par le mystique à un monde régi par la rationalité.

La pandémie du Covid-19 est en cela similaire à la Peste Noire qu’elle est, elle aussi, le théâtre d’un affrontement entre deux perceptions du monde, deux paradigmes incompatibles. Il y a d’un côté les rationnels, ceux pour qui la science fait figure de loi, qui prônent des solutions ancrées dans les domaines de la médecine et de la santé publique pour faire face à la pandémie. Et de l’autre les sceptiques, pour ne pas dire les populistes, qui ignorent ou contredisent la science et offrent des solutions populaires (dites de « bon sens »). Au rang des rationnels, on compte ceux qui ont rapidement fait le choix de mettre en place des mesures de confinement et de limitation de la propagation. Au rang des populistes, on compte ceux qui ont refusé de mettre en place un confinement sous prétexte que le Covid-19 n’est qu’ « une grosse grippe », et ont préféré en minimiser le risque plutôt que d’écouter les alertes des scientifiques. Le Président américain Donald Trump et son Vice-Président Mike Pence sont peut-être parmi les exemples les plus frappants de cette seconde catégorie. En février dernier, alors que le Covid-19 avait déjà atteint leur pays, Mike Pence priait pour arrêter la propagation de la maladie, et Donald Trump affirmait que cette dernière « disparaîtrait bientôt comme par miracle » pour éviter de froisser son électorat ou de brusquer l’économie à quelques mois des élections. Pendant ce temps-là, les cris d’alerte envoyés par le Dr Anthony Fauci Directeur du National Institute of Allergy and Infectious Diseases sont restés sans réponse. Pence et Trump ne constituent qu’un des nombreux exemples de dirigeants politiques qui ont préféré faire ce qui était populaire plutôt que de faire ce qui était nécessaire. Ils démontrent à eux seuls que le populisme s’est tant répandu et ancré dans nos sociétés que ses adeptes ont désormais l’audace de défier la science. Malheureusement, leur action, ou plutôt leur inaction, est d’ores et déjà lourde de conséquence. 

Selon Luc Rouban et Virginie Tournay, chercheurs au Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (Cévipof), le populisme s’appuie sur une critique des élites et une remise en cause du raisonnement scientifique. La pandémie de Covid-19 n’a fait que mettre à nu cette incompatibilité entre la science rationnelle, fruit d’une longue histoire et des expériences humaines, et le zeitgeist populiste qui essaye de s’imposer pour de bon en offrant des solutions simplistes à des problèmes complexes. Fort heureusement, la science semble avoir, malgré des difficultés, remportée cette première bataille. En effet, la quasi-totalité des populistes ont été ramenés à la raison, ont écouté la science, et font désormais appliquer des mesures strictes de confinement pour limiter la propagation de la maladie. 

Néanmoins, l’Histoire semble se répéter. Il y a plusieurs centaines d’années, en passant d’un monde régi par le mystique à un monde régi par le rationnel, l’Humanité a certainement fait un pas en avant. L’importance grandissante que prennent l’ignorance et le simplisme face à la science peut faire craindre un retour en arrière. La pandémie de Covid-19 n’est que le théâtre de l’affrontement de ces deux perceptions incompatibles du monde, mais elle vient réaffirmer l’infinie supériorité de la science face à l’ignorance. C’est le devoir de chacun de combattre cette dernière et de faire en sorte que cette première soit remise à sa juste place. Tâchons de faire de notre mieux pour faire mentir Karl Marx et faisons tout pour que l’histoire ne se répète pas « une seconde fois comme farce ».

Andreas BONNET

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