Synthèse du MOOC de l’économiste Bertrand Séné autour de son livre Ecosophia

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Bertrand Séné introduit la rencontre avec les membres de GdA sur le fait qu’à la suite de la canicule de 2003 les pouvoirs publics ont créé un jour non non travaillé, dans l’optique de faire naitre un fonds autonome de soutien aux plus âgés. Cet exemple illustre le fait les impôts sont basés sur des activités marchandes utiles pour financer les services publics. Cette logique, qui semble imprimée dans l’imaginaire collectif ne coulerait pourtant pas de source. Nos services publics sont essentiellement basés sur notre activité marchande, qui doit donc être élevée. Mais le rapport de corrélation entre la croissance économique et le financement des services publics n’est pas si logique selon Bertrand Séné. A l’heure actuelle, des dépenses sont présentées comme impossibles à financer en raison du manque de moyens. Il faudrait s’interroger sur cette justification. 

Le budget de l’Etat est financé à hauteur de 75% par l’impôt et 25% par le marché obligataire. Ce dernier mode de financement nécessite une explication : lorsque l’Etat veut se financer par emprunt il émet des obligations sur le marché obligataire. Des investisseurs prêtent de l’argent aux autorités publiques en achetant ces titres. L’Etat s’engage alors à rembourser à terme l’ensemble de la dette, et à verser aux investisseurs des intérêts. Ce marché particulier a des conséquences importantes : lorsque l’Etat emprunte sur 20 ou 30 ans, tous les ans il reversera des intérêts, généralement avoisinants les 2%. Il faut noter qu’actuellement la France s’endette à un taux historiquement faible, de 0,4%. 

Lorsque la France emprunte, cela signifier qu’elle est donc contrainte de promettra aux investisseurs qu’elle sera en capacité de rembourser. Le seul moyen d’arriver à cette fin est dès lors de faire de la croissance. Bertrand Séné ajoute que si soudainement le président Macron annonçait que la France se lançait dans la décroissance, ce serait près d’un quart du budget, soit approximativement 100 mds d’EUR, qui ne serait plus financé. Ce qui équivaut précise-t’il aux budgets agrégés de la police, de la Justice et de l’Education.

Ce mode de financement abouti sur une situation dans laquelle l’Etat est en manque de moyen permanent. La part du PIB allouée à l’Education nationale est par exemple de 0.7 pts de PIB inférieure au budget consacré par la moyenne des autres pays membres de l’Ue. Le même problème ressort dans la justice, qui manque cruellement de personnel. Pourtant, la doxa politico-économique ne tend pas à dé-serrer les dépenses, mais au contraire de les limiter. Sur le questionnaire du Grand Débat national, il était ainsi question de limiter ou non les dépenses publiques, mais il était omis de demander aux français s’ils souhaitaient les augmenter. 

Aujourd’hui le problème structurel des services publics est donc le manque de moyens financiers à leur disposition. Pour M. Séné il est stupéfiants que notre relation à la monnaie soit restée à l’époque du Moyen-Âge. C’est une époque dans la quelle on pouvait dévaluer la monnaie en diminuant la quantité de métal présent dans les pièces. En étendant le raisonnement poursuit-il, on peut concevoir que cette idée que la monnaie est une matière que l’on doit prélever d’une activité est toujours présente. Pourtant la monnaie est depuis longtemps dématérialisée. Pour créer la monnaie, il suffit de taper un chiffre sur un ordinateur, la création monétaire se fait en quelque sort ex-nihilo. Aujourd’hui, ce sont les banques qui ont le monopole de la création monétaire, avec certaines limites qui sont très faibles, preuve en est de la crise de 2000 en Espagne avec le financement de projets immobiliers qui n’ont servis à rien. 

Or le seul critère des banques est celui de la rentabilité. Il n’y a que très peu de réflexion sur l’utilité des prêts qu’elles accordent, c’est à dire s’ils sont durables ou écologiques. Le but est de faire de la croissance afin d’élever le niveau de vie des individus. Pourtant, le défi de demain est de rendre le monde plus vivable. Il faut impérativement prendre en compte les ressources, la biodiversité et le climat. On ne peut plus sélectionner des projets d’investissement sans ces critères. Du coté de l’Etat, ce dernier s’est interdit de créer de la monnaie et d’emprunter à la banque centrale gratuitement, c’est à dire à taux 0. Selon cette doctrine du marché, comme la nomme M. Séné, tant que les marchés estiment que ce que l’Etat opère des décisions justifiées, alors il n’y a aucun problème particulier. Cela illustre le fait que ce sont les marchés financiers qui jugent de la validité des décisions des pouvoirs publics. Parfois cela marche, et parfois cela fonctionne très mal. Le spéculatif conduit presque irrémédiablement à des bulles spéculatives et systémiques. Le système incite les agents à faire de la croissance, et pousse à un « phénomène moutonnier ». Par exemple, la spéculation à la hausse de l’an dernier sur le marché du bitcoin témoigne de cette incitation des acheteurs à suivre les autres acheteurs et accepter un cours supérieur à celui de la veille. En faisant ce choix, le cours grimpe donc mécaniquement jusqu’à ce qu’un certain nombre d’acteurs considèrent qu’il est monté bien trop haut et ne tardera pas à redescendre. Ils vont alors se libérer de leurs positions et inverser la dynamique de croissance du cours de l’action. Il se produit alors un « crash ». C’est ce qui explique toutes les crises depuis la fin du 19e siècle, généralement tous les 7 à 10 ans en moyenne. Ce fut ainsi le cas de la crise des années 30 qui a créé la grande dépression. 

Il est toujours envisageable d’allier une économie durable et une nouvelle manière de penser le financement des services publics. Il semble en effet qu’une économie qui fonctionne avec des crédits et des taux d’intérêts n’est pas durable. S’il est effectivement difficile de prouver empiriquement cette affirmation, Bertrand Séné précise que la proposition de supprimer les taux d’intérêts accordés à l’Etat permet de réfléchir l’éventualité de faire du service bancaire un service public. De surcroit, les marchés financiers ne sont pas compatibles selon lui avec une économie durable. Effectivement lorsqu’on observe le marché des actions, on a la liberté de choisir. Il en résulte une obligation pour les entreprises de verser des dividendes alléchants aux actionnaires, et ipso facto de faire de la croissance. L’objectif de maximisation des bénéfices n’allant pas dans le sens de la durabilité, il faut donc repenser les besoins des agents pour modifier les processus de production et les stratégies des firmes. Le député Mathieu Orphelin a proposé dans un amendement récent, et actuellement discuté en commission, que les publicités des SUV soient interdites. Un SUV consomme 20% de plus qu’une berline, alors que son utilité n’est que très marginale, pour ne pas dire inexistante.  Le fait que des groupes comme Peugeot émettent des actions sur des marchés réglementés les contraint à faire de la croissance à tout prix, au détriment de l’environnement. L’exemple des SUV l’atteste, puisqu’ils ont été partie prenante de la stratégie de développement du groupe Peugeot.

Enfin, l’Etat doit avoir une capacité de création monétaire selon M. Séné. Dans les années 2000 la masse monétaire M augmentait de 8-10% /an mais cela n’a pas créé d’inflation. En effet cela a permis de nourrir des bulles, et il y a donc eu un énorme gâchis de cet argent puisqu’il a été en grande partie sur le marché secondaire. La question est de savoir si l’Etat ayant une capacité de création monétaire créerait de l’inflation. Il a été écrit selon l’économiste le mythe de la « planche à billet ». Les moments de très forte inflation ne sont pas dût uniquement à une création monétaire importante. Il y a en réalité deux causes principales à l’inflation : la pénurie, c’est à dire lorsque qu’il y a une forte demande pour une offre très faible, et l’augmentation du prix des matières premières comme le pétrole, qui se répercute mécaniquement sur les prix des marchés sous-jacents. Un problème lié que soulève Bertrand Séné est que la France, lorsqu’elle se finance sur le marché obligataire, tire des financements à plus de 55% via des capitaux étrangers. Or, si les investisseurs ont un doute, ils vont retirer leurs capitaux et faire pression à la baisse sur le taux de change et donc une hausse du prix de biens importés, en témoigne les exemples du Vénézuela et de l’Argentine. Lorsque les capitaux étrangers fuient le marché interne, il y a en effet une énorme demande de change qui effondre le taux de change, donc le prix des produits importés explose. 

Bertrand Séné poursuit en expliquant qu’il y a une remise à plat à faire en terme de création monétaire et d’inflation, qui consisterait à re-donner à l’Etat la capacité de création monétaire, mais également, et c’est un élément original, une capacité de destruction monétaire. En outre, l’Etat peut prélever des impôts pour détruire la monnaie en circulation. Il faut également sélectionner des domaines sur lesquelles on prélève des taxes qui incitent les comportements éco-responsables, et qui agissent sur le pouvoir d’achat. On observe que l’argent est fonction croissante de notre empreinte écologique. Plus on a d’argent et plus nos comportements ont un impact carbone négatif. Pourtant, en même temps ceux qui ont le moins de moyens ne peuvent pas payer les produits éthiques et écologiques. Le grand dilemme est ainsi de savoir s’il est soutenable d’augmenter les salaires indéfiniment. Une des causes d’inégalités en France est l’inégalité de patrimoine. Si l’on supprime les marchés financiers cela supprime tous les revenus liés à ces marchés par exemple donc.  

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Questions/réponses avec les participants : 

Pierre-Louis : pour que ces propositions fonctionnent réellement ne faudrait-il pas, en suivant votre raisonnement nationaliser toute l’économie si l’on ne souhaite pas voir le nombre de bulles spéculatives augmenter ? 

Réponse de Bertrand Séné : on parle ici d’économie réelle, et il n’y a rien de plus réel que le service public. Lorsque l’Etat dépense de l’argent, c’est uniquement au service de l’économie réelle. Il y a un impact direct, alors qu’à l’inverse quand une banque prête à une entreprise on ne sait pas si c’est pour placer cette monnaie dans un fonds ou payer un fournisseur.

Concernant l’aspect international et la formation des bulles, c’est une proposition planétaire. Il ne s’agit pas de le faire uniquement en France ! L’idée est de faire comme Bretton Woods : un taux de change fixe, un système de financement des économies qui les développes et une nouvelle réunion des pays qui se fixent l’objectif d’un monde vivable pour demain.

Océane : vous dites que le problème vient de la création monétaire. Mais ne faut-il pas opérer une distinction entre BC et BSR (NB : banque de second rang) ? En suivant votre raisonnement ne vaut-il pas mieux cantonner la création monétaire aux banques centrales ? 

La BCE peut-elle avoir un impact sur l’écologie ? 

Que pensez vous de la mise en place des aides pour les marchandises bio et éthiques ? 

Enfin, une proposition extrême serait de supprimer la publicité pour lutter contre la surconsommation. Quelle position avez-vous face à cela ? 

Réponse de BS : concernant la BCE, il une confusion énorme sur la planche à billet. On parle souvent du fait que la BC injecte des liquidités dans l’économie réelle via ses relations avec les BSR. Cela signifie pour résumer qu’elle est chargée de s’assurer que les BSR peuvent s’approvisionner en MBC (monnaie banque centrale) auprès d’elle. Mais ces liquidités ne sont pas visibles, poursuit l’économiste. En d’autres termes lorsque que la BCE fournit de la MBC aux BSR via les célèbres politiques non conventionnelles de quantitative et qualitative easing elle fournit des liquidités aux banques mais ne finance pas directement les crédits. Concernant l’idée de financer la transition écologique via un appui de la BCE, il est en effet possible que cela puisse fonctionner. C’est d’ailleurs l’idée de la banque pour le climat soutenue par le président Macron. Par ailleurs, financer l’agriculture biologique et les produits bios est séduisant. Le prix d’un bien dépend normalement de la quantité de travail fournit pour sa production, donc le prix élevé du bio est compréhensible. L’anormalité est plutôt le niveau de prix de la nourriture conventionnelle, qui est sur-subventionnée. S’il est pourtant vrai que les agriculteurs pratiquant l’agriculture ont besoin d’être correctement rémunéré, il faut dire qu’il y a un problème de taille. 

Enfin, concernant l’interdiction de la publicité que vous évoquiez, il y a de très nombreuses publicités utiles, par exemple les affiches de théâtre dans le métro. En revanche les annonces publicitaires sur smartphone sont dérangeantes. Faudrait-il un comité de sélection de la publicité ? Faudrait-il encourager plus de publicité pour les associations, les produits bio, les événements culturels ? C’est un débat. 

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