Un périmètre de “discussion républicaine” dangereusement restreint ?

Un périmètre de “discussion républicaine” dangereusement restreint ?

Un périmètre de “discussion républicaine” dangereusement restreint ? 921 588 Membre de GDA

Le projet d’Emmanuel Macron consistait avant tout à rassembler ceux qui devaient être considérés comme suffisamment raisonnables, pour qu’au delà d’archaïques divisions de principe, il soit possible d’avancer plus vite pour mener à bien la “transformation du pays”. Séduisante au premier abord, une telle démarche présente des limites qui peuvent finalement la faire apparaître comme pernicieuse à différents égards. Il s’agira de se pencher sur la manière dont cet enjeu s’impose.

Le fait de distinguer non plus deux camps, qui pouvaient certes s’arc-bouter sur leurs positions de principe, mais les “républicains” des autres est une rupture majeure dans le jeu politique.

Parmi eux, l’alternance aux responsabilités de deux respectables camps (comprenez la droite et la gauche de gouvernement, forces politiques “traditionnelles”) assurait, par l’entretient d’une image de lutte politique et d’antagonisme, que le pouvoir demeure entre leurs mains.

Instaurer la division républicains/infréquentables répond à la même stratégie que celle jadis élaborée par les seconds, opposant l’élite (ou la caste politique) à une force populiste qui n’aurait, quant à elle, jamais été essayée. Mais le choix inédit d’Emmanuel Macron est bien de reprendre cette idée d’antagonisme pour le compte des premiers. Cela peut être perçu comme une froide et pragmatique stratégie de conquête du pouvoir, mise en oeuvre une fois le diagnostic effectué. Ou la meilleure voie identifiée pour assurer la remise en ordre d’un pays bloqué par des querelles stériles et artificiellement entretenues. Elle se doit, dans tous les cas, d’être temporaire. En effet, la configuration dans laquelle le débat démocratique sérieux ne pourrait plus avoir lieu qu’au sein d’un bloc, face à un autre,”hors-jeu”, pointé du doigt, et dont il serait souhaitable qu’il soit inaudible, ne peut durer bien longtemps.

Pourquoi ? Retour à la question initiale.

Dans l’esprit de certains, la délibération pourrait ne s’organiser qu’au sein d’un bloc “En Marche” (il a pu être dit que la démocratie est en passe de ne se faire – ou ne devrait justement, pour d’autres – qu’au sein du parti LREM). Les décisions qui s’imposent (si l’existence de mesures que l’évidence même appellerait est établie…) seraient plus rapidement prises par les plus éclairés et raisonnables. Autorisant par ce biais la relance du pays ou même de ̈rendre sa grandeur à notre planète. En imaginant que cela soit vérifié, et aussi élargi que soit ce bloc, il perdra chaque mécontent au profit de celui des bannis, des exclus. Et ces basculements seront irréversibles. Car, au sein du premier, le consensus – c’est là l’essence même du mouvement, on l’a compris – prendra immédiatement l’apparence de l’unanimité. Quels réticents oseront prendre le costume des bloqueurs tant conspués ? Ceux qui rejetteront ce consensus seront marginalisés sans délai (la fébrilité évidente du groupe LREM de l’Assemblée nationale à chaque désaccord en son sein le montre bien). Alors l’identification au second groupe opèrera naturellement. Le ressentiment à l’égard du premier ne peut que croître à mesure que le nombre de ses membres grandit. A court-terme cela vaut pour les élus et les citoyens qui s’engagent activement dans la vie politique. Puis le reste de la population sera, et semble bel et bien aujourd’hui touché. Cette rancoeur touche ceux qui ont initialement cru à la démarche (on peut penser aux députés LREM exclus du groupe parlementaire, par exemple) comme ceux ont pris leurs distances dès le début. Et elle ne fait que croître.

Encore une fois, la nouveauté qui a semblé s’imposer consiste en ce que la construction d’un tel bloc repose – en théorie, toujours- sur le schéma d’un négatif quasi-photographique du camps des “progressistes” ou “républicains”. Finissant par être majoritaire, il regroupe en son sein, des courants d’idées diamétralement opposés (extreme gauche et droite), nourris par les exclus et les déçus. Mais la commune détestation ne s’apparente pas à un projet commun. C’est la chance du minoritaire -traditionnelle, cette fois. Dans cette nouvelle configuration, ses adversaires divisés ne peuvent remporter l’élection. Le second tour de l’élection présidentielle de 2017 annonçait seulement le type d’opposition futur, mais le fait que la première place symbolique aux élections européennes du 26 mai 2019 risque d’échapper à LREM en est l’illustration.

Revenons sur le terrain des conséquences du nouveau type de clivage.

Les adversaires ne s’opposent plus sur le terrain des propositions ou solutions politiques (estampillées tantôt “de droite”, tantôt “de gauche”) mais entourés d’un climat nouveau, teinté de morale. Ils rendent impossible toute logique d’alliance entre partis. Un ̈affrontement ̈ aussi fondamental ne devrait-il pas, en effet, avoir lieu dans des conditions offrant à l’électeur la possibilité de choisir clairement son camps ? Voilà la conclusion naturelle du système. Si l’opposition entre des alternatives politiques est présentée comme radicale, l’alternance, qui est inévitable on l’a vu, le sera fatalement. Un tel environnement de tension n’augure rien de bon. Une fois aux commandes, la réaction de l’humilié, de celui qui a été pointé du doigt, doit être crainte.

Ces péripéties dorénavant situées dans la stricte suite logique des conséquences de la refondation du jeu politique qu’a souhaité instaurer le Président de la république, il peut être aisément admis que l’entretenir en signe irrémédiablement la fin. Et avec quelles conséquences. Il ne s’agit pas d’annoncer une guerre civile. Mais probablement une société dont les fractures (territoriales, sociales…) sont rendues plus visibles que jamais -ce qui a peut-être contribué à les ouvrir davantage – et qui saisit la difficulté que peut représenter le plébiscite de tous les jours (que l’on pense au mouvement ̈gilets jaunes, symptôme parmi d’autres). A moins que cette étape, salutaire, ait finalement permis de les mettre en lumière, elles qui constituaient peut- être l’un des véritables freins au règne de la concorde (homonoia) décrite par Aristote…

Toujours est-il qu’en termes politiques, l’efficacité de poser une telle distinction était prévisible (encore faut-il qu’elle le soit au moment opportun, ce qui fut le cas en l’occurrence). Ayant pu permettre de masquer les solutions politiques traditionnelles des deux extrémités de l’échiquier politique, le schéma de la dichotomie a été, pour la première fois, utilisé à leur compte par ceux qui étaient désignés comme les “élites”, prenant alors le nom de “progressistes”.

Au delà de ses répercussions, déjà apparues pour certaines, et en passe de se concrétiser pour d’autres, il faut rappeler que la récente stratégie de conquête du pouvoir d’Emmanuel Macron reprenant à son compte cette opposition (sans présager des meilleures intentions qui ont pu la guider) n’avait en premier lieu “que” la forme d’une division ancien/nouveau monde. En partie construite, il est vrai, par les commentateurs, elle a été entretenue avec la bienveillance du camps concerné. Pour ensuite s’imposer, se transformer et finalement participer, dans un premier temps, à l’éclosion d’une période de puissante contestation (les ̈gilets jaunes ̈ont été soutenus pendant des semaines par une grande partie de la population). Et, dans un second temps, on peut le craindre, à une ère de profonde division entre des pans de la population qui finissent par ne plus saisir l’étendue de leurs intérêts communs.

L’obtention d’environ 20 % des voix par chacun des quatre premiers candidats au premier tour de scrutin de l’élection présidentielle de 2017, configuration inédite, l’annonçait probablement. On peut encore soutenir que le malaise ressenti- ou sentiment d’hypocrisie- sur le plan de la représentation par de nombreux français à chaque intervention médiatique du président de la République, puisse tenir d’institutions démocratiques moins pertinentes qu’elles ont pu l’être. Nous en sommes-là…

Tribune écrite le 21/05/2019 par Guillaume Ruiz, étudiant à Paris II Panthéon-Assas