Yaël Braun-Pivet et Joséphine Delpeyrat : L’engagement des femmes en politique

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En présence de Yaël Braun-Pivet, députée de la cinquième circonscription des Yvelines et présidente de la Commission des Lois, et de Joséphine Delpeyrat, animatrice nationale des réseaux « Élues locales » Les lois sur la parité ne sont-elles pas dépassées? En 2020, la parité n’est-elle pas naturelle, sans qu’il n’y ait besoin de l’imposer? Au début de sa carrière Yaël Braun-Pivet concevait le monde politique comme d’un accès égal aux hommes et aux femmes, mais la suite de sa carrière lui a montré que ce n’était pas le cas. Certains sujets et certaines fonctions restent réservés aux hommes et la route à parcourir est encore longue, que ce soit au niveau local ou au niveau national. Au niveau local, il n’y a que 16% de femmes maires contre 84% d’hommes et seulement 40% de conseillères municipales: les lois sur la parité sont très peu intégrées en particulier dans les petites communes de moins de 1000 habitants. Afin de défendre les listes paritaires, le réseau « Élues locales » a organisé 90 rencontres dans 50 départements qui ont rassemblé plus de 1500 femmes. À cela s’ajoute la mise à disposition en ligne gratuite d’un Guide de la femme candidate aux municipales, qui a été téléchargé 200 fois par semaine depuis sa publication. 

La prochaine étape selon Joséphine Delpeyrat sera de s’intéresser à l’échelon devenu central de l’intercommunalité. Le président de l’intercommunalité étant élu par les maires, son électorat n’est constitué que d’une majorité absolue d’hommes: et aujourd’hui plus de 20% des intercommunalités en France ne contiennent aucune femme. 

“S’intéresser à l’échelon devenu central de l’intercommunalité”

Joséphine Delpeyrat

L’absence des femmes sur les mandats locaux est aussi due à des phénomènes d’autocensure. Beaucoup de femmes se questionnent sur leur capacité à gérer un mandat en plus de leur planning quotidien ainsi que sur leur capacité à imposer leur présence dans un milieu d’hommes: ce qui fait qu’il n’y a quasiment pas de femmes présidentes d’intercommunalités, de région, ou de département. C’est donc aussi à nous tous, hommes et femmes, de s’engager et d’inverser la tendance. 

Mais paradoxalement les femmes sont souvent les pires ennemies des lois sur la parité. Celles qui ont réussi savent que leur réussite est due à leur force et à leur compétence et n’aiment pas bénéficier des quotas paritaires, qui viendraient pour elles dévaloriser le mérite leur donnant accès à telle ou telle fonction. Beaucoup de femmes sont donc opposées au fait de voter de nouvelles lois sur la parité. Mais le combat d’aujourd’hui n’est pas un combat de femmes: c’est un combat d’hommes et de femmes désireux de s’engager et de faire en sorte que la parité au sein du monde politique soit réelle et effective.

Au niveau national, des lois sur la parité ont donc été votées pour permettre aux femmes de siéger dans les exécutifs locaux et également de siéger à l’Assemblée. Une réforme constitutionnelle a été nécessaire, le Conseil Constitutionnel ayant mis en cause une rupture du principe même d’égalité. La première loi sur la parité a donc été portée en 1998 par la prédécesseure de Yaël Braun-Pivet, la Présidente de la Commission des Lois Catherine Tasca. 

Il y a de même une loi sur la parité au Sénat. Chaque parti politique dans son département doit déposer une liste paritaire, ce qui a permis au nombre de sénatrices d’augmenter de façon massive – 102 femmes soit un tiers des sénateurs. Ce chiffre s’explique par le fait que le contournement est rendu possible par la création de plusieurs listes au sein d’un même département. Cela n’est toutefois pas systématique et la plupart des candidats jouent le jeu. 

Pour les députés, cela n’est pas possible car cela fonctionne par circonscription. La parité se joue sur le nombre de candidats que va présenter un parti et celui-ci sera sanctionné financièrement s’il ne présente pas suffisamment de candidats des deux sexes. Certains partis préfèrent payer la sanction financière, d’autres imposent les femmes sur des circonscriptions ingagnables, mais le mouvement connaît une tendance inverse. 

Aux dernières élections, la majorité LREM a fait un appel aux femmes pour finir par présenter autant d’hommes que de femmes en tête de liste et dans des circonscriptions gagnables. Il s’agit ainsi du groupe le plus paritaire qui ait existé à l’Assemblée Nationale – 48% de femmes pour 52% d’hommes. La majorité a également estimé la parité nécessaire pour les fonctions exécutives de l’Assemblée ainsi que les postes de questeurs. 

La loi a donc été nécessaire pour arriver à la parité; sans la loi, les effectifs ne seraient pas ceux d’aujourd’hui. Mais la loi ne suffit pas: il faut premièrement avoir une véritable volonté de décloisonner les sujets. La Commission des Lois, traitant de sujets catégorisés comme masculins, a à sa tête une femme pour la deuxième fois seulement dans l’histoire de notre République. Mais rien n’empêchait en théorie de désigner une femme pour ces affaires plutôt que d’en désigner systématiquement sur des sujets catégorisés comme féminins comme les affaires culturelles.

Il faut deuxièmement une véritable volonté d’encourager les femmes à s’engager et à exercer des responsabilités. Les femmes peuvent et doivent oser conquérir la place politique avec les outils de parité. Mais elles doivent pour cela être aidées par des hommes qui partagent cette ambition. Ils sont nécessaires pour faire avancer le sujet non pour des raisons mathématiques mais parce que l’on pense différemment dans un groupe mixte – comme deux groupes constitués pour l’un de jeunes et pour l’autre de retraités réagiront différemment. Mixer les genres, comme mixer les profils, et les parcours, permettra d’obtenir des groupes plus riches aux perspectives différentes, ce qui amènera à terme à une meilleure prise de décisions politiques. La parité est donc un des objectifs majeurs pour faire de la politique, en mieux.

Question: Dans les critiques qu’on oppose à la parité, on évoque souvent la notion de compétence. La parité est-elle donc une stratégie permettant de sensibiliser le citoyen au rôle et à la place de la femme en politique, pour ensuite être enlevée une fois que celle-ci est intégrée? 

Y. B.-P. : La parité n’est pas une stratégie. La loi est un outil: pour conduire une politique, la loi est nécessaire. Si l’on abandonne les lois sur la parité existantes, il y aura une régression immédiate. Mais porter une politique et représenter les citoyens n’est pas une question de compétence. C’est une question d’engagement. La légitimité démocratique est au sens du service public et du service au citoyen.  

J. D. : S’appuyer sur la compétence pour juger un élu est très dangereux, et tout sauf inclusif: cela exclut d’office toute personne qui n’a pas fait de grandes études.

Question: S’il n’y a pas besoin de faire des études pour faire de la politique, êtes-vous pour une fin de la professionnalisation de la politique? 

Y. B.-P.: Il n’y a pas de professionnalisation du politique. L’actuel mandat LREM a porté l’inverse à savoir le renouvellement de la société civile. La réforme constitutionnelle propose le non-cumul dans le temps des mandats afin de faire en sorte que les élus soient renouvelés. Mais il faut aussi penser aux transitions, au départ et au retour dans la vie professionnelle. Il faut permettre à des gens de quitter leur emploi et pouvoir les sécuriser dans cet engagement politique, et à la fin du mandat les sécuriser dans le retour vers le monde professionnel. En accompagnant ces deux transitions, on permettra alors à de plus en plus de gens de s’impliquer. 

J.D. : Aujourd’hui le statut de l’élu local est reconnu et prévoit notamment le droit à l’exercice du mandat et l’accès à la formation. Le réseau national « Élues locales » milite pour renforcer ce statut, afin de permettre aux élues de faire valoir leurs droits auprès de leur employeur. La loi sur le non-cumul des mandats votée lors d’un précédent mandat permet aux élus d’avoir une vie professionnelle et une vie d’élu: aujourd’hui, le temps des députés-maires est révolu. 

Question: Quel rôle joue le réseau « Élues locales » dans la lutte contre le harcèlement subi par les femmes évoluant dans le milieu politique? 

J. D. : « Élues locales » a porté avec « Nous toutes » le #MeToo des territoires: pour la première fois dans l’histoire de France a été menée une enquête, appelée « Entendu à la mairie », sur le harcèlement sexiste subi par les femmes dans le cadre de leur mandat. Le réseau sert bien entendu de réceptacle à ce genre de situations et « Élues locales » est apte à rediriger les femmes victimes vers des cadres compétents. L’enquête a finalement appelé à ne plus investir de candidats s’étant rendus coupables ou étant accusés de ce genre d’actions. « Élues Locales » travaille par ailleurs sur l’écriture d’un Guide de la nouvelle élue destiné à expliquer aux élues leurs droits. 

Question: Instaurer la parité par la loi ne risque-t-il pas de créer un cloisonnement? La parité ne réside-t-elle pas d’abord dans l’éducation? 

Y. B.-P. : La parité passe évidemment par l’éducation. La loi parité a été instaurée pour les députés: on ne peut certes pas mettre de parité partout. Mais pour avoir un socle égalitaire, les lois sur la parité sont indispensables. 

J. D. : En 2015, année où la parité est devenue effective pour les conseils départementaux et les conseils régionaux, plusieurs départements ne comptaient aucune femme dans leurs conseils. Le chiffre est passé de 0% d’effectif à 50% du jour au lendemain. Mais les femmes nouvellement désignées étaient déjà présentes six mois plus tôt: elles n’avaient simplement pas été désignées auparavant. 

Y. B.-P. : Paradoxalement, beaucoup de femmes ont tellement lutté pour arriver en politique qu’elles souhaiteraient qu’il en soit de même pour les autres candidates. Pendant longtemps faire de la politique signifier devoir agir « comme un homme », à savoir sacrifier sa vie personnelle et ne pas avoir d’enfants. Simone Weil disait qu’elle n’était pas féministe; elle insistait sur le fait qu’elle souhaitait réussir sans devoir s’adapter à ces modèles masculins. Les lois sur la parité sont faites pour cela et permettent de réussir véritablement en tant que femmes. 

Question: Les femmes qui bénéficient des lois sur la parité ne doivent-elles pas redoubler de force pour prouver non seulement qu’elles méritent leur place, mais paradoxalement que leur mérite ne repose pas entièrement sur le système paritaire? 

J. D. : Le sentiment d’illégitimité est quasi-constant chez les élues accompagnées par le réseau, qui ont le sentiment d’avoir toujours à faire davantage leurs preuves. Un accompagnement au sein d’un réseau de femmes leur permet de se rassurer mutuellement sur leur légitimité. Mais la question de la légitimité des femmes en politique est surtout posée par les  autres politiques, ou les médias, qui n’hésitent pas à titrer sur les « fausses victoires » de femmes élues, plus rarement par les citoyens. 

Question: Existe-t-il des quotas pour permettre un accès privilégié à des minorités défavorisées, ou à des personnes handicapées, d’accéder à la représentativité?

Y. B.-P. : Il y a des personnes souffrant de handicap à l’Assemblée mais cela n’est pas prévu dans la loi. Les personnes handicapées sont très peu représentées mais c’est aussi le cas pour les ouvriers. La représentativité doit effectivement se situer à tous les plans: elle doit aussi être sociale.

Question: En terme de catégories socio-professionnelles, y a-t-il une meilleure représentativité chez les femmes?

J. D. : Les femmes sont effectivement beaucoup mieux représentées en terme de catégorie socio-professionnelle. Mais en terme d’âge beaucoup de ces femmes sont des retraitées comme la majorité des élus locaux. 

C’est l’environnement qui est violent et introduire davantage de mixité permettra de faire baisser le niveau de violence.

Yaël Braun-Pivet

Question: Si les femmes s’autocensurent, comment l’État peut-il agir pour travailler sur ce point? 

Y. B.-P. : L’État pourrait donner l’exemple dans ses nominations. Le président vient de nommer une femme à la tête de la Cour de Cassation mais il n’y a par exemple jamais eu de femmes présidentes de l’Assemblée ou du Conseil d’État. 

Question: On a beaucoup fait référence à Édith Cresson dont le parcours a traumatisé une génération de femmes. Aujourd’hui il y a un mouvement global de violence personnalisée contre les élus: cette violence n’est-elle pas redoublée à l’encontre des femme? 

Y. B.-P. : Plus il y aura de femmes en politique, moins le milieu sera violent. C’est l’environnement qui est violent et introduire davantage de mixité permettra de faire baisser le niveau de violence. Les femmes ne doivent pas se cacher: elles n’ont pas à sacrifier leur vie de femme et ne doivent pas en avoir honte. 

Question: Les hommes prennent-ils plus de poids dans l’engagement politique des femmes ou reste-il des résistances? 

J. D. : Cela dépend beaucoup de la culture d’un territoire. Il y a par exemple en Bretagne une culture affirmée de la femme-députée; et d’autres territoires sont plus conservateurs. 

Y. B.-D. : Les récents amendements paritaires à l’Assemblée ont été signés par autant de femmes que d’hommes. En effet la parité ne doit jamais se résumer à une lutte des femmes contre les hommes. 

Question: Y a-t-il eu des évolutions dans le comportement des députés, notamment avec le renouvellement de l’Assemblée? 

Y. B.-P. : Il y a toujours des comportements sexistes dans l’hémicycle mais des améliorations sont visibles: le renouvellement a apporté une nette oxygénation et une modification des codes.

Question: La femme est-elle un coup de com’ politique utilisée par les partis pour jouer d’une image progressiste? 

J. D. : C’est souvent le cas. On apprécie de faire de la figuration en mettant en avant les femmes élues. Mais doit-on culpabiliser pendant cinq, six ans, ou faire un beau mandat pour ne pas être instrumentalisée? 

Question: Laisser la place aux femmes passe d’abord par l’éducation: ne faudrait-il pas penser une idée un peu plus féministe du manuel scolaire, qui mettrait la femme plus en avant? 

Y. B.-P. : Il faut aller dans les écoles à la rencontre des filles et en tant qu’élue échanger avec elles et agir tous azimuts. La loi sur la parité est un élément parmi des dizaines d’autres qu’il faut mettre en place et il ne faut pas se focaliser uniquement dessus. 

Résumé de synthèse par Léa Lhomme

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